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 LES ARMÉES SECRÈTES DE L'OTAN

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MessageSujet: LES ARMÉES SECRÈTES DE L'OTAN   Lun 9 Nov 2009 - 12:35

LES ARMÉES SECRÈTES DE L'OTAN







Le Réseau Voltaire débute la publication en épisodes de l’ouvrage de référence sur l’activité des services secrets de l’OTAN depuis la création de l’Alliance atlantique jusqu’aux années 90. Bien qu’il s’agisse du travail d’un historien, cette enquête sur le Gladio ne ressort pas de l’Histoire, mais bien de notre vie quotidienne. Cette structure secrète est toujours active et les États européens sont toujours sous tutelle anglo-saxonne, comme l’ont montré les enquêtes parlementaires sur les enlèvements perpétrés par la CIA depuis 2001. Il est impossible de comprendre la politique en Europe sans avoir une connaissance précise des réseaux « Stay-Behind ».
Ce premier article retrace la découverte du Gladio par les magistrats italiens à la fin des années 80.





I - QUAND LE JUGE FELICE CASSON A DÉVOILÉ LE GLADIO
par Daniele Ganser*




Les ruines de la gare de Bologne après sa destruction
par les terroristes de l’OTAN (1980)



Le 31 mai 1972, une voiture piégée explosa dans un bois des abords du village de Peteano, en Italie, faisant un blessé grave et un mort parmi les carabiniers, les policiers italiens. Ceux-ci s’étaient rendus sur les lieux à la suite d’un coup de téléphone anonyme. En inspectant une Fiat 500 abandonnée, un carabinier avait ouvert le capot, déclenchant ainsi l’explosion. Deux jours plus tard, un nouveau coup de téléphone anonyme revendiqua l’attentat au nom des Brigades Rouges, un groupuscule terroriste qui tentait à l’époque de renverser l’équilibre du pouvoir en Italie en se livrant à des prises d’otages et à des assassinats planifiés de hauts personnages de l’État. La police se tourna immédiatement vers la gauche italienne et rafla près de 200 communistes. Pendant plus de 10 ans, la population italienne demeura convaincue que l’acte terroriste de Peteano était bien l’œuvre des Brigades Rouges.

Puis, en 1984, Felice Casson, un jeune juge italien, décida de réouvrir le dossier, intrigué par toute une série d’irrégularités et de falsifications entourant le drame de Peteano. Il découvrit que la police n’avait effectué aucune enquête sur les lieux. Il s’aperçut également que le rapport qui avait conclu à l’époque que les explosifs employés étaient ceux traditionnellement utilisés par les Brigades Rouges était en réalité un faux. Marco Morin, un expert en explosifs de la police italienne, avait délibérément fourni de fausses conclusions. L’homme était membre de l’organisation d’extrême droite italienne « Ordine Nuovo », et avait, dans le contexte de la Guerre froide, contribué à son échelle à ce qu’il considérait comme une lutte légitime contre l’influence des communistes italiens. Le juge Casson parvint à établir que, contrairement aux conclusions de Morin, l’explosif utilisé à Peteano était du C4, le plus puissant de l’époque et qui figurait également dans l’arsenal des forces de l’OTAN. « J’ai simplement voulu jeter un éclairage nouveau sur des années de mensonges et de secrets, c’est tout », déclara plus tard le juge Casson aux journalistes qui l’interrogeaient dans son minuscule bureau du palais de justice, sur les bords de la lagune de Venise. « Je voulais que les Italiens connaissent pour une fois la vérité. » [1]

Le 24 février 1972, près de Trieste, un groupe de carabiniers tombèrent par hasard sur une cache d’armes renfermant des armes, des munitions et des quantités d’explosif C4, identique à celui utilisé à Peteano. Les policiers étaient convaincus d’avoir découvert l’arsenal d’un réseau criminel. Des années plus tard, l’enquête du juge Casson permit d’établir qu’il s’agissait en fait de l’une des caches souterraines parmi des centaines d’autres aménagées par l’armée secrète stay-behind sous les ordres de l’OTAN et qui portait en Italie le nom de code Gladio (le glaive). Casson remarqua que les services secrets de l’armée italienne et le gouvernement de l’époque s’étaient donné beaucoup de mal pour garder le secret autour de la découverte de Trieste et de son contexte stratégique.

En poursuivant son investigation sur les affaires troubles de Peteano et Trieste, le magistrat découvrit avec étonnement la main, non pas de la gauche italienne, mais des groupuscules d’extrême droite et des services secrets de l’armée derrière l’attentat de 1972. L’enquête du juge révéla une collaboration étroite entre l’organisation d’extrême droite Ordine Nuovo et le SID (Servizio Informazioni Difesa), autrement dit les services secrets de l’armée italienne. Ensemble, ils avaient préparé l’attentat de Peteano, puis accusé les militants d’extrême gauche italiens, les Brigades Rouges. Casson parvint à identifier l’homme qui avait posé la bombe : Vincenzo Vinciguerra, un membre d’Ordine Nuovo. Étant le dernier maillon d’une longue chaîne de commandement, Vinciguerra ne fut finalement arrêté que des années après les faits. Il passa aux aveux et témoigna avoir bénéficié de la protection de tout un réseau de sympathisants en Italie et à l’étranger qui avait couvert sa fuite après l’attentat. « C’est tout un mécanisme qui s’est mis en branle, raconta Vinciguerra, ça signifie que des carabiniers au ministre de l’Intérieur en passant par les douanes et les services de renseignement civils et militaires, tous avaient accepté le raisonnement idéologique qui sous-tendait l’attentat. » [2]

Vinciguerra soulignait à juste titre le contexte historique agité dans lequel s’était produit l’attentat de Peteano. Vers la fin des années soixante, avec le début de la révolution pacifiste et les mouvements de protestations étudiants contre la violence en général et la guerre du Vietnam en particulier, l’affrontement idéologique entre la droite et la gauche s’était intensifié en Europe de l’Ouest et aux États-Unis. L’immense majorité des citoyens engagés dans les mouvements sociaux de gauche recouraient à des formes non violentes de contestation : manifestations, actes de désobéissance civique et, surtout, débats animés. Au sein du Parlement italien, le puissant Parti communiste (Partito Communisto Italiano, PCI) et, dans une moindre mesure, le Parti socialiste (Partito Socialisto Italiano, PSI) étaient des sympathisants de ce mouvement. Ils contestaient la politique des États-Unis, la guerre du Vietnam et surtout la répartition du pouvoir en Italie car, en dépit de l’importante majorité dont il disposait au Parlement, le PCI n’avait reçu aucun ministère et demeurait, de ce fait, exclu du gouvernement. La droite italienne avait parfaitement conscience qu’il s’agissait d’une injustice flagrante et d’une violation des principes de base de la démocratie.

C’est dans ce contexte de Guerre froide et de lutte pour le pouvoir que les extrêmes eurent recours au terrorisme en Europe de l’Ouest. À l’extrême gauche, les groupes terroristes les plus notoires furent les communistes italiens des Brigades Rouges et la Rote Armee Fraktion allemande ou RAF (Fraction Armée Rouge). Fondées par des étudiants de l’université de Trente ignorant tout ou presque des techniques de combat, les Brigades Rouges comptaient dans leurs rangs Margherita Cagol, Alberto Franceschini et Alberto Curcio. À l’instar de la RAF, ils étaient convaincus de la nécessité d’employer la violence pour changer la structure du pouvoir en place qu’ils jugeaient injuste et corrompu. Comme celles de la RAF, les actions menées par les Brigades Rouges ne visaient pas les populations civiles, mais des individus ciblés, accusés d’incarner « l’appareil d’État », tels que des banquiers, des généraux et des ministres qu’elles enlevaient et assassinaient souvent. Opérant principalement dans l’Italie des années soixante-dix, les Brigades Rouges comptèrent 75 morts à leur actif. Puis, à cause de leurs faibles capacités stratégiques et militaires et de leur inexpérience, leurs membres furent arrêtés au cours de rafles, jugés et emprisonnés.

À l’autre extrémité de l’échiquier politique de la Guerre froide, l’extrême droite eut elle aussi recours à la violence. En Italie, son réseau incluait les soldats clandestins du Gladio, les services secrets militaires et des organisations fascistes telles qu’Ordine Nuovo. Contrairement au terrorisme pratiqué par la gauche, celui adopté par la droite visait à répandre la terreur dans toutes les couches de la société par des attentats frappant aveuglément des foules entières, et destinés à faire un maximum de morts, pour pouvoir ensuite en accuser les communistes. Le drame de Peteano, comme l’apprit le juge Casson, s’inscrivait dans ce schéma et entrait dans le cadre d’une série de crimes débutée en 1969. Cette année-là, 4 bombes avaient explosé peu avant Noël dans des lieux publics à Rome et à Milan. Le bilan avait été de 16 morts et 80 blessés, pour la plupart des paysans venus déposer les recettes de leur marché du jour à la Banque Agricole, sur la Piazza Fontana de Milan. Suivant une stratégie machiavélique, la responsabilité de ce massacre avait été imputée aux communistes et à l’extrême gauche, les indices avaient été effacés et une vague d’arrestations s’en était immédiatement suivie. La population dans son ensemble n’avait que très peu de chance de découvrir la vérité étant donné les efforts déployés par les services secrets militaires pour maquiller le crime. À Milan, l’un des engins n’avait pas explosé à cause d’un dysfonctionnement de la minuterie, mais, lors des premières manœuvres de dissimulation, les services secrets la firent exploser sur place, pendant que des composants d’engins explosifs étaient placés dans la villa de Giangiacomo Feltrinelli, célèbre éditeur connu pour ses opinions de gauche. [3]

« D’après les statistiques officielles, entre le 1er janvier 1969 et le 31 décembre 1987, on a recensé 14 591 actes de violence aux motifs politiques », affirme le sénateur Giovanni Pellegrino, président de la Commission d’enquête parlementaire sur Gladio et le terrorisme, rappelant la violence du contexte politique de cette période récente de l’histoire italienne. « Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que ces “actions” ont tué 491 personnes et blessés ou mutilés 1 181 autres. Des pertes dignes d’une guerre, sans aucun équivalent en Europe. » [4] À la suite des attentats de la Piazza Fontana en 1969 et de Peteano en 1972, d’autres actes ensanglantèrent le pays : le 28 mai 1974 à Brescia, une bombe fit 8 morts et 102 blessés parmi les participants à une manifestation antifasciste. Le 4 août 1974, un attentat à bord du train « Italicus Express », qui relie Rome à Munich, tua 12 personnes et en blessa 48. Le point culminant de cette violence fut atteint par un après-midi ensoleillé, le 2 août 1980, jour de la fête nationale italienne, quand une explosion massive dévasta le hall d’attente de la seconde classe de la gare de Bologne, tuant 85 personnes et blessant ou mutilant 200 autres. Le massacre de Bologne est l’une des plus importantes attaques terroristes que l’Europe a eu à subir au cours du XXe siècle [5].

Contrairement aux membres des Brigades Rouges qui finirent tous par être emprisonnés, les terroristes d’extrême droite parvinrent à prendre la fuite après chaque attentat, parce que, comme le fait justement remarquer Vinciguerra, ils purent tous bénéficier de la protection de l’appareil sécuritaire et des services secrets de l’armée italienne. Quand, après plusieurs années, le lien fut enfin établi entre l’attentat de la Piazza Fontana et la droite italienne, on demanda à Franco Freda, un membre d’Ordine Nuovo, si, avec le recul, il pensait ou non avoir été manipulé par des personnages haut placés, généraux ou ministres. Freda, un admirateur déclaré d’Hitler qui avait publié Mein Kampf en italien au sein de sa petite structure d’édition personnelle, répondit que selon ses conceptions, tout le monde était forcément plus ou moins manipulé : « Nous sommes tous manipulés par des plus puissants que nous », déclara le terroriste. « En ce qui me concerne, j’admets avoir été une marionnette animée par des idées mais en aucun cas par les hommes des services secrets, que ce soit ici [en Italie] ou à l’étranger. En d’autres termes, j’ai moi-même choisi mon combat et je l’ai mené conformément à mes idées. C’est tout. » [6]

En mars 2001, le général Giandelio Maletti, ancien patron du contre-espionnage italien, laissa entendre qu’outre celle du réseau clandestin Gladio, des services secrets militaires italiens et d’un groupuscule de terroristes d’extrême droite, les tueries qui discréditèrent les communistes italiens avaient également reçu l’approbation de la Maison-Blanche et de la CIA. Au cours du procès de terroristes d’extrême droite accusés d’être impliqués dans les attentats de la Piazza Fontana, Maletti témoigna : « La CIA, sur les directives de son gouvernement, souhaitait créer un nationalisme italien capable d’enrayer ce qu’elle considérait comme un glissement vers la gauche et, dans ce but, elle a pu utiliser le terrorisme d’extrême droite. » (...) « On avait l’impression que les Américains étaient prêts à tout pour empêcher l’Italie de basculer à gauche » expliqua le général, avant d’ajouter : « N’oubliez pas que c’est Nixon qui était aux affaires et Nixon n’était pas un type ordinaire, un très fin politicien mais un homme aux méthodes peu orthodoxes. » Rétrospectivement, le général de 79 ans exprima des critiques et des regrets : « L’Italie a été traitée comme une sorte de protectorat. J’ai honte à l’idée que nous soyons toujours soumis à un contrôle spécial. » [7]

Dans les décennies 1970 et 1980, le Parlement italien, au sein duquel les partis communiste et socialiste détenaient une part importante du pouvoir, avait manifesté une inquiétude grandissante devant cette vague visiblement sans fin de crimes qui ensanglantaient le pays sans que l’on puisse en identifier ni les auteurs ni les commanditaires. Même si, à l’époque, des rumeurs circulaient déjà parmi la gauche italienne selon lesquelles ces mystérieux actes de violence seraient une forme de guerre secrète menée par les États-Unis contre les communistes italiens, il n’existait aucune preuve permettant d’étayer cette théorie tirée par les cheveux. Mais, en 1988, le Sénat italien mandata une commission d’enquête parlementaire spéciale présidée par le sénateur Libero Gualtieri et qui porta le nom éloquent de : « Commission parlementaire du Sénat italien chargée d’enquêter sur le terrorisme en Italie et les raisons expliquant que les individus responsables des tueries n’ont pu être identifiés : Le terrorisme, les attentats et le contexte politico-historique. » [8] Le travail de la commission s’avéra extrêmement difficile. Les témoins refusaient de s’exprimer. Des documents furent détruits. Et la commission elle-même, composée de représentants des partis de gauche et de droite, fut divisée sur la question de la vérité historique en Italie et sur les conclusions qui devaient ou non être révélées au grand jour.



Le juge Felice Casson révèle l’existence d’un réseau
clandestin créé par l’OTAN. L’Alliance, officiellement
constituée pour protéger les États membres, est en réalité
un protectorat anglo-saxon. Washington et Londres
n’ont pas hésité à commanditer des attentats terroristes
en Italie pour fausser le jeu démocratique


Dans le même temps, le juge Casson, sur la base du témoignage de Vincenzo Vinciguerra, le terroriste de Peteano, et des documents qu’il avait découverts, commença à entrevoir la nature de la stratégie militaire complexe qui avait été employée. Il comprit petit à petit qu’il ne s’agissait pas simplement de terrorisme mais bien de terrorisme d’État, financé par l’argent des contribuables. Obéissant à une « stratégie de la tension », les attentats visaient à instaurer un climat de tension parmi la population. L’extrême droite et ses partisans au sein de l’OTAN craignaient que les communistes italiens n’acquissent trop de pouvoir et c’est pourquoi, dans une tentative de « déstabiliser pour stabiliser », les soldats clandestins membres des armées de Gladio perpétraient ces attentats dont ils accusaient la gauche. « Pour les services secrets, l’attentat de Peteano s’inscrivait dans ce qui fut appelée "la stratégie de la tension" », expliqua le juge Casson au grand public lors d’un reportage de la BBC consacré à Gladio. « C’est-à-dire créer un climat de tension pour encourager dans le pays les tendances socio-politiques conservatrices et réactionnaires. À mesure que cette stratégie était appliquée sur le terrain, il devenait nécessaire d’en protéger les instigateurs car les preuves de leur implication commençaient à apparaître. Les témoins taisaient certaines informations pour couvrir les extrémistes de droite. » [9] Vinciguerra, un terroriste qui, comme d’autres ayant été en contact avec la branche Gladio des services secrets militaires italiens, fut tué pour ses convictions politiques, déclara : « Il fallait s’en prendre aux civils, aux gens du peuple, aux femmes, aux enfants, aux innocents, aux anonymes sans lien avec un quelconque jeu politique. La raison en était assez simple. Ils étaient censés forcer ces gens, le peuple italien, à s’en remettre à l’État pour demander plus de sécurité. C’est à cette logique politique qu’obéissaient tous ces meurtres et tous ces attentats qui restent impunis car l’État ne peut s’inculper lui-même ou avouer sa responsabilité dans ce qui s’est passé. » [10]

Mais l’horreur de ce plan diabolique n’apparut que progressivement et, aujourd’hui encore, il reste de nombreux liens secrets à établir. En outre, tous les documents originaux demeurent introuvables. « Après l’attentat de Peteano et tous ceux qui ont suivi », déclara Vinciguerra lors de son procès en 1984, « plus personne ne devrait douter de l’existence d’une structure active et clandestine, capable d’élaborer dans l’ombre une telle stratégie de tueries ». Une structure qui, selon lui, « est imbriquée dans les organes mêmes du pouvoir. Il existe en Italie une organisation parallèle aux forces armées, composée de civils et de militaires, et à vocation anti-soviétique, c’est-à-dire destinée à organiser la résistance contre une éventuelle occupation du sol italien par l’Armée rouge. » Sans citer son nom, ce témoignage confirma l’existence de Gladio, l’armée secrète et stay-behind créée sur ordre de l’OTAN. Vinciguerra la décrivit comme « une organisation secrète, une super-organisation disposant de son propre réseau de communications, d’armes, d’explosifs et d’hommes formés pour s’en servir ». Le terroriste révéla que cette « super-organisation, en l’absence d’invasion soviétique, reçut de l’OTAN l’ordre de lutter contre un glissement à gauche du pouvoir dans le pays. Et c’est ce qu’ils ont fait, avec le soutien des services secrets de l’État, du pouvoir politique et de l’armée. » [11]

Plus de 20 ans se sont écoulés depuis ce témoignage édifiant du terroriste repenti qui établit, pour la première fois dans l’histoire italienne, un lien entre le réseau stay-behind Gladio, l’OTAN et les attentats à la bombe qui avaient endeuillé le pays. Et c’est seulement aujourd’hui, au bout de toutes ces années, après la confirmation de l’existence de cette armée secrète et la découverte de caches d’armes et d’explosifs que chercheurs et historiens réalisent enfin le sens des propos de Vinciguerra.

Mais peut-on accorder du crédit aux dires de cet homme ? Les événements qui suivirent le procès semblent indiquer que oui. L’armée secrète fut découverte en 1990, et, comme pour confirmer indirectement que Vinciguerra avait dit la vérité, le soutien dont il avait joui jusqu’alors en haut lieu lui fut soudain retiré. Contrairement à d’autres terroristes d’extrême droite qui, après avoir collaboré avec les services secrets italiens, étaient ressortis libres, Vinciguerra fut, lui, condamné à la réclusion à perpétuité.

Mais Vinciguerra ne fut pas le premier à révéler le lien entre Gladio, l’OTAN et les attentats, il ne fut d’ailleurs pas non plus le premier à évoquer la conspiration Gladio en Italie. En 1974, dans le cadre d’une enquête sur le terrorisme d’extrême droite, le juge d’instruction Giovanni Tamburino avait créé un précédent en inculpant le général Vito Miceli, le chef du SID, les services secrets militaires italiens, pour avoir « promu, mis en place et organisé, avec l’aide de complices, une association secrète regroupant civils et militaires et destinée à provoquer une insurrection armée visant à modifier illégalement la Constitution et la composition du gouvernement ». [12]

Au cours de son procès, le 17 novembre 1974, Miceli, ancien responsable du Bureau de Sécurité de l’OTAN, révéla, furieux, l’existence de l’armée Gladio qu’il décrivit comme une branche spéciale du SID : « Si je disposais d’un super-SID sous mes ordres ? Bien sûr ! Mais je ne l’ai pas monté moi-même dans le but de tenter un coup d’État. Je n’ai fait qu’obéir aux ordres des États-Unis et de l’OTAN ! » [13] Grâce à ses solides contacts transatlantiques, Miceli s’en tira à bon compte. Il fut libéré sous caution et passa 6 mois dans un hôpital militaire. Il fallut attendre encore 16 ans pour que, contraint par les découvertes du juge Casson, le Premier ministre Andreotti révèle devant le Parlement italien l’existence du réseau Gladio. En l’apprenant, Miceli entra dans une rage folle. Peu avant sa mort en octobre 1990, il s’emporta : « J’ai été emprisonné parce que je refusais de révéler l’existence de cette super-organisation secrète et voilà qu’Andreotti s’amène devant le Parlement et raconte tout ! » [14]

En prison, Vinciguerra, le poseur de bombe de Peateano, expliqua au juge Casson que, dans leur entreprise d’affaiblissement de la gauche italienne, les services secrets militaires et le réseau Gladio avaient reçu l’aide, non seulement d’Ordine Nuovo, mais également d’autres organisations d’extrême droite bien connues, comme Avanguardia Nazionale : « Derrière les terroristes, de nombreuses personnes agissaient dans l’ombre, des gens appartenant ou collaborant à l’appareil sécuritaire. J’affirme que tous les attentats perpétrés après 1969 s’inscrivaient dans une même stratégie. » Le membre d’Ordine Nuovo Vinciguerra raconta comment lui et ses camarades d’extrême droite avaient été recrutés pour exécuter avec l’armée secrète Gladio les actions les plus sanglantes : « Avanguardia Nazionale, tout comme Ordine Nuovo, étaient mobilisés dans le cadre d’une stratégie anticommuniste émanant, non pas de groupuscules gravitant dans les sphères du pouvoir mais bel et bien du pouvoir lui-même, et s’inscrivant notamment dans le cadre des relations de l’Italie avec l’Alliance Atlantique. » [15]

Le juge Casson fut alarmé par ces révélations. Dans le but d’éradiquer cette gangrène qui rongeait l’État, il suivit la piste de la mystérieuse armée clandestine Gladio qui avait manipulé la classe politique italienne pendant la Guerre froide et, en janvier 1990, il demanda aux plus hautes autorités du pays la permission d’étendre ses investigations aux archives des services secrets militaires, le Servizio Informazioni Sicurezza Militare (SISMI), nouveau nom que portait le SID depuis 1978. En juillet de la même année, le Premier ministre Giulio Andreotti l’autorisa à accéder aux archives du Palazzo Braschi, le siège du SISMI à Rome. Le magistrat y découvrit pour la première fois des documents attestant de l’existence en Italie d’une armée secrète au nom de code Gladio, placée sous les ordres des services secrets militaires et destinée à mener des opérations de guerre clandestine. Casson trouva également des documents établissant l’implication de la plus grande alliance militaire du monde, l’OTAN, et de la dernière superpuissance subsistant, les États-Unis, dans des actes de subversion ainsi que leurs liens avec le réseau Gladio et des groupuscules terroristes d’extrême droite en Italie et dans toute l’Europe occidentale. Pour le juge Casson, disposer de ces informations représentait un danger certain, ce dont il avait conscience car, par le passé, d’autres magistrats italiens qui en savaient trop avaient en effet été abattus en pleine rue : « De juillet à octobre 1990, j’étais le seul à savoir quelque chose [au sujet de l’Opération Gladio], cela aurait pu me porter malheur ». [16]

Mais le malheur tant redouté ne survint pas et Casson fut à même de résoudre le mystère. Se basant sur des documents qu’il avait mis au jour, il prit contact avec la commission parlementaire présidée par le sénateur Libero Gualtieri et chargée d’enquêter sur les attentats terroristes. Gualtieri et ses confrères furent inquiets des découvertes dont le magistrat leur fit part et reconnurent qu’elles devaient être jointes au travail de la commission car elles expliquaient l’origine des attentats et les raisons pour lesquelles ils étaient restés impunis depuis tant d’années. Le 2 août 1990, les sénateurs ordonnèrent au chef de l’exécutif italien, le Premier ministre Giulio Andreotti, « d’informer sous 60 jours le Parlement de l’existence, de la nature et du but d’une structure clandestine et parallèle soupçonnée d’avoir opéré au sein des services secrets militaires afin d’influencer la vie politique du pays ». [17]

Le lendemain 3 août, le Premier ministre Andreotti se présenta devant la commission parlementaire et, pour la première fois depuis 1945, confirma, en tant que membre en fonction du gouvernement italien, qu’une organisation de sécurité agissant sur ordre de l’OTAN avait existé en Italie. Andreotti s’engagea auprès des sénateurs à leur remettre un rapport écrit sur cette organisation dans un délai de soixante jours : « Je présenterai à cette commission un rapport très détaillé que j’ai commandé au ministère de la Défense. Il concerne les opérations préparées à l’initiative de l’OTAN dans l’hypothèse d’une offensive contre l’Italie et de l’occupation de tout ou partie de son territoire. D’après ce qui m’a été indiqué par les services secrets, ces opérations se sont poursuivies jusqu’en 1972. Il a alors été décidé qu’elles n’étaient plus indispensables. Je fournirai à la commission toute la documentation nécessaire, que ce soit sur le sujet en général ou sur les découvertes du juge Casson dans le cadre de ses investigations sur l’attentat de Peteano. » [18]

Âgé de 71 ans à l’époque de son audition, Giulio Andreotti n’avait rien d’un témoin ordinaire. Son passage devant la commission fut l’occasion pour lui de se replonger dans sa très longue carrière politique qui ne connut probablement aucun équivalent en Europe de l’Ouest. À la tête du parti chrétien-démocrate (Democrazia Cristiana Italiana ou DCI) qui, durant toute la Guerre froide, fit office de rempart contre le PCI, Andreotti bénéficiait du soutien des USA. Il connut personnellement chacun des présidents états-uniens et pour de nombreux observateurs, italiens et étrangers, il fut le politicien le plus influent de la Première République italienne (1945-1993).



Aprés des décennies de trucage de la démocratie,
Giulio Andreotti vous salue bien.


Malgré la faible espérance de vie qui caractérisa les gouvernements de la fragile Première République, Andreotti parvint habilement à se maintenir au pouvoir à la faveur de nombreuses coalitions et à devenir une figure incontournable du Palazzo Chigi, le siège du gouvernement italien. Né à Rome en 1919, Andreotti devint ministre de l’Intérieur à 35 ans avant d’établir un véritable record en occupant 7 fois le siège de Premier ministre et en se voyant confier successivement pas moins de 21 portefeuilles ministériels, dont, à 7 reprises, celui des Affaires étrangères. Ses partisans le comparaient à Jules César et l’appelaient le « Divin Giulio » ; ses détracteurs quant à eux voyaient en lui l’archétype du magouilleur et le surnommaient « l’Oncle ». On raconte que son film de gangster préféré était Les Affranchis à cause de la réplique de Robert De Niro : « Ne balance jamais tes potes et évite de trop parler ». La plupart des observateurs s’accordent à dire que ce sont les talents de stratège du Divin Giulio qui lui permirent de survivre aux nombreux forfaits et intrigues du pouvoir dans lesquels il fut très souvent directement impliqué. [19]

En révélant l’existence de l’Opération Gladio et des armées secrètes de l’OTAN, « l’Oncle » avait finalement décidé de rompre la loi du silence. Quand la Première République s’effondra à la fin de la Guerre froide, le puissant Andreotti, qui n’était alors plus qu’un vieillard, fut traîné devant maints tribunaux l’accusant d’avoir manipulé les institutions politiques, d’avoir collaboré avec la mafia et d’avoir secrètement ordonné l’assassinat d’opposants politiques. « La justice italienne est devenue folle », s’écria en novembre 2002 le Premier ministre Silvio Berlusconi quand la Cour d’appel de Pérouse condamna Andreotti à 24 ans de prison. Tandis que les juges recevaient des menaces de mort et étaient placés sous protection policière, les chaînes de télévision interrompirent la diffusion du football pour annoncer qu’Andreotti avait été reconnu coupable d’avoir chargé le parrain de la mafia Gaetano Badalamenti d’assassiner, en 1979, le journaliste d’investigation Mino Pirelli dans le but de taire la vérité sur l’assassinat du président de la République italienne, le chrétien-démocrate Aldo Moro. L’Église catholique tenta de sauver la réputation du Divin Giulio : accablé par ces informations, le cardinal Fiorenzo Angelini déclara : « Jésus-Christ aussi a été crucifié avant de ressusciter ». Cependant, malgré toutes l’inquiétude suscitée, Andreotti ne finit pas ses jours derrière les barreaux : les verdicts furent cassés en octobre 2003 et « l’Oncle » fut à nouveau libre.

Au cours de ses premières révélations sur l’Opération Gladio devant les sénateurs italiens le 3 août 1990, Andreotti avait bien pris soin de préciser que « ces opérations [s’étaient] poursuivies jusqu’en 1972 » afin de se préserver d’éventuelles répercussions. En effet, en 1974, alors ministre de la Défense, il avait officiellement déclaré dans le cadre d’une enquête sur des attentats commis par l’extrême droite : « J’affirme que le chef des services secrets a, à plusieurs reprises, explicitement exclu l’existence d’une organisation secrète de quelque nature ou dimension que ce soit ». [20] En 1978, il avait fourni un témoignage similaire devant des juges enquêtant sur l’attentat perpétré par l’extrême droite à Milan.

Lorsque la presse italienne révéla que l’armée secrète Gladio, loin d’avoir été dissoute en 1972, était toujours active, le mensonge d’Andreotti ne tint plus. Dans les semaines qui suivirent, en août et septembre 1990, contrairement à son habitude, le Premier ministre communiqua abondamment avec l’étranger, chercha à contacter et s’entretint avec de nombreux ambassadeurs. [21] Comme le soutien international tardait à venir, Andreotti, qui craignait pour sa place, passa à l’offensive et tenta de souligner l’importance du rôle de la Maison-Blanche et de nombreux autres gouvernements d’Europe de l’Ouest qui, non seulement avaient conspiré dans cette guerre secrète contre les communistes, mais y avaient pris une part active. Cherchant à attirer l’attention sur l’implication de pays étrangers, il eut recours à une stratégie efficace quoique plutôt risquée. Le 18 octobre 1990, il dépêcha de toute urgence un messager du Palazzo Chigi à la Piazza San Macuto où siégeait la commission parlementaire. Le coursier transmit le rapport intitulé « Un SID parallèle - Le cas Gladio » au secrétaire de la réception du Palazzo Chigi. Un membre de la commission parlementaire, le sénateur Roberto Ciciomessere, apprit par hasard que le rapport d’Andreotti avait été livré et confié au secrétaire du Palazzo Chigi. En parcourant le texte, le sénateur fut grandement surpris de constater qu’Andreotti ne se contentait pas de fournir une description de l’Opération Gladio mais que, contrairement à sa déclaration du 3 août, il reconnaissait que l’organisation était toujours active.

Le sénateur Ciciomessere en demanda une photocopie, mais on la lui refusa, sous prétexte que, selon la procédure en vigueur, c’était le président de la commission, le sénateur Gualtieri, qui devait en premier prendre connaissance du rapport. Cependant Gualtieri ne put jamais lire cette première version du rapport d’Andreotti sur le réseau Gladio. Au moment où, trois jours plus tard, celui-ci s’apprêtait à ranger le précieux document dans sa mallette afin de l’emporter chez lui pour le lire durant le week-end, il reçut un appel du Premier ministre l’informant qu’il avait immédiatement besoin du rapport « afin d’en retravailler quelques passages ». Gualtieri fut embarrassé, mais accepta finalement à contrecœur de renvoyer le document au Palazzo Chigi, après en avoir réalisé des photocopies. [22] Ces méthodes inhabituelles auxquelles recourut Andreotti provoquèrent un tollé dans toute l’Italie et ne firent qu’accroître la suspicion. Les journaux titrèrent « Opération Giulio », en référence à l’Opération Gladio, et entre 50 000 et 400 000 citoyens indignés, inquiets et furieux participèrent à une marche organisée par le PCI dans le centre de Rome, l’une des plus importantes manifestations de cette période, scandant et brandissant des banderoles portant le slogan : « Nous voulons la vérité ». Certains défilaient déguisés en gladiateurs. Sur la Piazza del Popolo, le leader du PCI Achille Occhetto annonça à la foule que cette marche obligerait le gouvernement à révéler les sombres vérités tues depuis tant d’années : « Nous sommes ici pour obtenir la vérité et la transparence ». [23]

Le 24 octobre, le sénateur Gualtieri eut à nouveau entre les mains le rapport d’Andreotti sur le « SID parallèle ». Amputée de 2 pages, cette version finale n’en comptait plus que 10. Le parlementaire la compara aux photocopies de la première version et remarqua immédiatement que des passages sensibles relatifs aux connexions internationales et à des organisations similaires à l’étranger avaient été supprimés. De surcroît, toutes les allusions à l’organisation secrète, auparavant formulées au présent, suggérant ainsi une survivance, l’étaient désormais au passé. La stratégie d’Andreotti consistant à envoyer un document puis à le récupérer pour le modifier avant de le renvoyer à nouveau ne pouvait évidemment pas faire illusion. Les observateurs s’accordèrent à dire que cette manœuvre attirerait immanquablement l’attention sur les passages supprimés, en l’occurrence sur la dimension internationale de l’affaire, et auraient ainsi pour effet d’alléger la culpabilité du Premier ministre. Cependant, aucun renfort ne vint de l’étranger.

Dans la version finale de son rapport, Andreotti expliquait que Gladio avait été conçu dans les pays membres de l’OTAN comme un réseau de résistance clandestin destiné à lutter contre une éventuelle invasion soviétique. Au lendemain de la guerre, les services secrets de l’armée italienne, le Servizio di Informazioni delle Forze Armate (SIFAR), le prédécesseur du SID, et la CIA avaient signé « un accord portant sur l’"organisation et l’activité d’un réseau clandestin post-invasion", un accord désigné sous le nom Stay Behind, dans lequel étaient renouvelés tous les engagements antérieurs impliquant l’Italie et les États-Unis ». La coopération entre la CIA et les services secrets militaires italiens, comme le précisait Andreotti dans son rapport, était supervisée et coordonnée par les centres chargés des opérations de guerre clandestine de l’OTAN : « Une fois constituée cette organisation de résistance secrète, l’Italie était appelée à participer (...) aux tâches du CPC (Clandestine Planning Committee), fondé en 1959, opérant au sein du SHAPE [Supreme Headquarters Allied Powers Europe, le quartier général des puissances européennes de l’OTAN] (...) ; en 1964, les services secrets italiens intégrèrent également l’ACC (Allied Clandestine Committee). » [24]

L’armée secrète Gladio, comme le révéla Andreotti, disposait d’un armement considérable. L’équipement fourni par la CIA avait été enterré dans 139 caches réparties dans des forêts, des champs et même dans des églises et des cimetières. D’après les explications du Premier ministre, ces arsenaux contenaient « des armes portatives, des munitions, des explosifs, des grenades à main, des couteaux, des dagues, des mortiers de 60 mm, des fusils sans recul de calibre 57, des fusils à lunette, des transmetteurs radio, des jumelles et d’autres équipements divers ». [25] Outre des protestations dans la presse et parmi la population contre les agissements de la CIA et la corruption du gouvernement, les révélations fracassantes d’Andreotti donnèrent également lieu à une véritable chasse aux caches d’armes. Le père Giuciano se souvient du jour où les journalistes ont investi son église à la recherche des secrets enfouis de Gladio, animés d’intentions ambiguës : « J’ai été prévenu dans l’après-midi quand deux journalistes d’Il Gazzettino sont venus me demander si je savais quelque chose à propos de dépôts de munitions ici, dans l’église. Ils ont commencé à creuser à cet endroit et ont tout de suite trouvé deux caisses. Mais le texte indiquait aussi de chercher à environ 30 centimètres de la fenêtre. Ils ont donc repris leurs fouilles par là-bas. Ils ont mis une des boîtes à l’écart car elle contenait une bombe au phosphore. Les carabiniers sont sortis pendant que deux experts ouvraient la boîte. Il y en avait encore une autre contenant deux mitraillettes. Toutes les armes étaient neuves, en parfait état. Elles n’avaient jamais servi. » [26]

Contrairement à ce qu’avait indiqué dans les années 1980 le terroriste Vinciguerra, Andreotti insistait sur le fait que les services secrets militaires italiens et les membres de Gladio n’étaient en rien impliqués dans la vague d’attentats qui avait frappé l’Italie. Selon lui, avant son recrutement, chaque Gladiateur subissait des tests intensifs et devait se « conformer rigoureusement » à la loi régissant le fonctionnement des services secrets afin de prouver sa « fidélité absolue aux valeurs de la Constitution républicaine antifasciste ». La procédure visait également à exclure tous ceux occupant une fonction administrative ou politique. En outre, toujours selon Andreotti, la loi stipulait que « les éléments présélectionnés n’aient pas de casier judiciaire, ne soient nullement engagés politiquement et ne participent à aucun mouvement extrémiste d’aucune sorte ». Dans le même temps, Andreotti signalait que les membres du réseau ne pouvaient être entendus par la justice et que leurs identités ainsi que d’autres détails concernant l’armée secrète étaient classés secret-défense. « L’Opération, en raison de ses modes concrets d’organisation et d’action - tels que prévus par les directives de l’OTAN et intégrés à sa structure spécifique - doit être mise au point et exécutée dans le secret le plus absolu. » [27]

Les révélations d’Andreotti sur le « SID parallèle » bouleversèrent l’Italie. Beaucoup acceptaient difficilement l’idée d’une armée secrète dirigée par la CIA et l’OTAN en Italie et à l’étranger. Une telle structure pouvait-elle seulement être légale ? Le quotidien italien La Stampa fut particulièrement dur : « Aucune raison d’État ne peut justifier que l’on entretienne, couvre ou défende une structure militaire secrète composée d’éléments recrutés sur des critères idéologiques - dépendant ou, au minimum, sous l’influence d’une puissance étrangère - et servant d’instrument pour un combat politique. Il n’y a pas de mot pour qualifier cela si ce n’est haute trahison ou crime contre la Constitution. » [28] Au Sénat italien, des représentants du parti Vert, du Parti communiste et du parti des Indépendants de gauche accusèrent le gouvernement d’avoir utilisé les unités de Gladio pour pratiquer une surveillance du territoire et perpétrer des attentats terroristes afin de conditionner le climat politique. Mais le PCI était surtout convaincu que, depuis le début de la Guerre froide, la véritable cible du réseau Gladio avait été, non pas une armée étrangère, mais les communistes italiens eux-mêmes. Les observateurs soulignaient qu’« avec ce mystérieux SID parallèle, fomenté pour faire obstacle à un impossible coup d’État de la gauche, nous avons surtout risqué de nous exposer à un coup d’État de la droite (...) Nous ne pouvons croire à cela (...), que ce super-SID ait été accepté comme un outil militaire destiné à opérer “dans le cas d’une occupation ennemie”. Le seul véritable ennemi est et a toujours été le parti communiste Italien, c’est-à-dire un ennemi de l’intérieur. » [29]

Bien décidé à ne pas assumer seul une telle responsabilité, le Premier ministre Andreotti, le jour même où il présenta son rapport final sur Gladio, se présenta devant le Parlement italien et déclara : « Chaque chef de gouvernement était informé de l’existence de Gladio ». [30] Cette déclaration provoqua un profond embarras et compromit, entre autres, les anciens Premiers ministres comme le socialiste Bettino Craxi (1983-1987), Giovanni Spadolini du Parti républicain (1981-1982), alors président du Sénat, Arnaldo Forlani (1980-1981), qui était en 1990 secrétaire de la DCI alors aux affaires et Francesco Cossiga (1978-1979) qui était alors président de la République. Plongés brusquement au cœur de la tourmente par les révélations d’Andreotti, ces hauts dignitaires réagirent de manière confuse. Craxi prétendit n’en avoir jamais été informé jusqu’à ce qu’on lui montre un document relatif au Gladio signé de sa main à l’époque où il était Premier ministre. Spadolini et Forlani furent frappés de la même amnésie, mais durent eux aussi revenir sur leurs déclarations. Spadolini provoqua l’amusement du public en précisant qu’il fallait distinguer entre ce qu’il savait en tant que ministre de la Défense et ce dont il avait été informé en tant que Premier ministre.

Seul Francesco Cossiga, président de la République depuis 1985, assuma pleinement son rôle dans la conspiration. Pendant une visite officielle en Écosse, il annonça qu’il était même « heureux et fier » d’avoir contribué à créer l’armée secrète en sa qualité de chargé des questions de Défense au sein de la DCI dans les années cinquante. [31] Il déclara que tous les Gladiateurs étaient de bon patriotes et témoigna en ces termes : « Je considère cela comme un grand privilège et une marque de confiance (...) d’avoir été choisi pour cette tâche délicate (...) Je dois dire que je suis fier que nous ayons pu garder ce secret pendant 45 ans. » [32] En embrassant ainsi la cause de l’organisation impliquée dans des actes de terrorisme, le président s’exposa, à son retour en Italie, à une tempête politique et à des demandes de démission et de destitution pour haute trahison émanant de tous les partis. Le juge Casson eut l’audace de l’appeler à témoigner devant la commission d’enquête sénatoriale. Cependant le président, qui n’était visiblement plus aussi « heureux », refusa avec colère et menaça de clore toute l’enquête parlementaire sur Gladio : « Je vais renvoyer devant le Parlement l’acte étendant ses pouvoirs et, s’il l’approuve une nouvelle fois, je ré-examinerai le texte afin de découvrir si les conditions sont réunies pour y opposer un refus [présidentiel] définitif de le promulguer ». [33] Cette menace ne s’appuyant sur aucune disposition constitutionnelle, les critiques commencèrent à s’interroger sur la santé mentale du président. Cossiga démissionna de la présidence en avril 1992, trois mois avant le terme de son mandat. [34]

Dans une allocution publique prononcée devant le Sénat italien le 9 novembre 1990, Andreotti souligna une nouvelle fois que l’OTAN, les États-Unis et de nombreux pays d’Europe de l’Ouest, parmi lesquels l’Allemagne, la Grèce, le Danemark et la Belgique, étaient impliqués dans la conspiration stay-behind. Pour prouver ces allégations, des données confidentielles furent divulguées à la presse, le magazine politique italien Panorama diffusa l’intégralité du document Le SID parallèle - Le cas Gladio, qu’Andreotti avait remis à la commission parlementaire. Quand les autorités françaises tentèrent de nier leur implication dans le réseau international Gladio, Andreotti rétorqua implacablement que la France avait elle aussi participé secrètement à la dernière réunion du comité directeur de Gladio, l’ACC, qui s’était tenue à Bruxelles à peine quelques semaines plus tôt, les 23 et 24 octobre 1990. Sur quoi, quelque peu embarrassée, la France dut reconnaître sa participation à l’opération. Dès lors, la dimension internationale de cette guerre secrète ne pouvait plus être démentie et le scandale ne tarda pas à gagner toute l’Europe de l’Ouest. Puis, suivant le tracé des zones d’appartenance à l’OTAN, il se propagea bientôt aux USA. La commission du Parlement italien chargée d’enquêter sur Gladio et sur les attentats perpétrés dans le pays conclut : « Ces tueries, ces bombes, ces opérations militaires ont été organisées, encouragées ou soutenues par des personnes travaillant pour les institutions italiennes et, comme il a été découvert plus récemment, par des individus liés aux structures du renseignement états-unien ». [35]



[1] Quotidien britannique The Observer du 18 novembre 1990.

[2] Hugh O’Shaughnessy, « Gladio : Europe’s best kept secret ». Ces agents étaient censés rester derrière les lignes ennemies en cas d’invasion de l’Europe de l’Ouest par l’Armée rouge. Mais ce réseau mis en place avec les meilleures intentions dégénéra dans certains pays en instrument du terrorisme et de l’agitation politique d’extrême droite dans le quotidien britannique The Observer, du 7 juin 1992.

[3] Les chercheurs Fabrizio Calvi et Frédéric Laurent, spécialistes des services secrets, ont probablement réalisé le meilleur documentaire sur l’attentat de la Piazza Fontana : Piazza Fontana : Storia di un Complotto diffusé le 11 décembre 1997 à 20 h 50 sur la chaîne publique Rai Due. Une adaptation en français intitulée : L’Orchestre Noir : La Stratégie de la tension fut diffusée en deux partie sur la chaîne franco-allemande Arte les mardi 13 et mercredi 14 janvier 1998 à 20 h 45. Dans leur film, ils interrogent un grand nombre de témoins y compris des juges ayant enquêté pendant des années sur l’affaire, Guido Salvini et Gerardo D’Ambrosio, des activistes fascistes comme Stefano Delle Chiaie, Amos Spiazzi, Guido Giannettini, Vincenzo Vinciguerra et le capitaine Labruna, l’ancien Premier ministre Giulio Andreotti ainsi que Victor Marchetti et Marc Wyatt de la CIA. Ce documentaire peut être visionné sur DailyMotion.

[4] Extrait de l’ouvrage de Giovanni Fasanella et Claudio Sestieri avec Giovanni Pellegrino : Segreto di Stato. La verità da Gladio al caso Moro (Einaudi Editore, Turin, 2000), introduction.

[5] Sur ce sujet, lire : « 1980 : carnage à Bologne, 85 morts », Réseau Voltaire, 12 mars 2004. Ndlr.

[6] Allan Francovich, Gladio : The Puppeteers. Second des trois documentaires de Francovich consacrés au Gladio, diffusé sur la BBC2 le 17 juin 1992. Ce documentaire peut être visionné sur YouTube.

[7] Philip Willan, « Terrorists ‘helped by CIA’ to stop rise of left in Italy » dans le quotidien britannique The Guardian du 26 mars 2001. Willan est un spécialiste des interventions secrètes américaines en Italie. Il a publié l’ouvrage de référence : Puppetmasters. The Political Use of Terrorism in Italy (Constable, Londres, 1991).

[8] Senato della Repubblica Italiana. Commissione parlamentare d’inchiesta sul terrorismo in Italia e sulle cause della mancata individuazione dei responsabili delle stragi : Il terrorismo, le stragi ed il contesto storico-politico. Le rapport final de la commission fut publié sous ce titre en 1995.

[9] Émission d’informations quotidienne britannique Newsnight sur BBC1 le 4 avril 1991.

[10] Quotidien britannique The Observer du 7 juin 1992.

[11] Ed. Vulliamy, « Secret agents, freemasons, fascists… and a top-level campaign of political ‘destabilisation’ : ‘Strategy of tension’ that brought carnage and cover-up » dans le quotidien The Guardian du 5 décembre 1990.

[12] Magazine politique britannique Statewatch, janvier 1991.

[13] Jean-Francois Brozzu-Gentile, L’Affaire Gladio (Editions Albin Michel, Paris, 1994), p.105.

[14] Magazine politique italien Europeo du 16 novembre 1990.

[15] Ed. Vulliamy, « Secret agents, freemasons, fascists... and a top-level campaign of political ‘destabilisation’ : ‘Strategy of tension’ that brought carnage and cover-up » dans le quotidien The Guardian du 5 décembre 1990.

[16] Aucun auteur spécifié, « Spinne unterm Schafsfell. In Südeuropa war die Guerillatruppe besonders aktiv – auch bei den Militärputschen in Griechenland und der Türkei ? » dans le magazine d’informations allemand Der Spiegel, N°48, 26 novembre 1990.

[17] Mario Coglitore (ed.), La Notte dei Gladiatori. Omissioni e silenzi della Repubblica (Calcusca Edizioni, Padoue, 1992), p.131.

[18] Extrait de Coglitore, Gladiatori, p.132.

[19] Voir la remarquable biographie d’Andreotti par Regine Igel, Andreotti. Politik zwischen Geheimdienst und Mafia (Herbig Verlag, Munich,1997).

[20] Quotidien britannique The Guardian, du 5 décembre 1990.

[21] Leo Müller, Gladio – das Erbe des Kalten Krieges. Der Nato-Geheimbund und sein deutscher Vorläufer (Rowohlt, Hambourg, 1991), p.26.

[22] Pour un récit détaillé des événements, voir les quotidiens italiens La Repubblica, Corriere della Sera et La Stampa du 24 octobre 1990.

[23] Aucun auteur spécifié, « 50 000 seek truth about secret team » dans le quotidien canadien The Toronto Star, du 18 novembre 1990.

[24] Franco Ferraresi, « A secret structure codenamed Gladio » dans Italian Politics. A Review, 1992, p.30. Ferraresi cite directement le document transmis par Andreotti à la commission parlementaire. Le quotidien italien L’Unita publia la première et la seconde version du document d’Andreotti dans une édition spéciale le 14 novembre 1990. La traduction intégrale est disponible sur le site du Réseau Voltaire.

[25] Ferraresi, Gladio, p.30, contient des citations du document d’Andreotti.

[26] Le père Giuciano témoigne devant son église dans le documentaire d’Allan Francovich, Gladio : The Puppeteers. Second des trois documentaires consacrés par Francovich au Gladio, diffusé sur la BBC2 le 17 juin 1992.

[27] Ferraresi, Gladio, p.31, contient des citations du document d’Andreotti.

[28] Citation de Ferraresi, Gladio, p.31.

[29] Norberto Bobbio cité par Ferraresi, Gladio, p.32.

[30] Müller, Gladio, p.27.

[31] Quotidien britannique The Observer du 18 novembre 1990.

[32] Agence de presse Reuters 12 novembre 1990.

[33] Ferraresi, Gladio, p.32.

[34] Périodique britannique The Economist, 30 mars 1991.

[35] « Senato della Repubblica. Commissione parlamentare d’inchiesta sul terrorismo in Italia e sulle cause della mancata individuazione dei responsabiliy delle stragi : Stragi e terrorismo in Italia dal dopoguerra al 1974. Relazione del Gruppo Democratici di Sinistra l’Ulivo. Roma June 2000 ». Philip Willan : « US ‘supported anti-left terror in Italy’. Report claims Washington used a strategy of tension in the cold war to stabilise the centre-right » dans le quotidien britannique The Guardian, du 24 juin 2000.





source:
à la loupe http://www.voltairenet.org/article162546.html


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MessageSujet: Re: LES ARMÉES SECRÈTES DE L'OTAN   Lun 9 Nov 2009 - 13:15

II - QUAND LE GLADIO FUT DÉCOUVERT DANS LES ÉTATS EUROPÉENS...
par Daniele Ganser*







Dans ce second chapitre, l’historien suisse Danièle Ganser retrace les découvertes en cascades qui révélèrent l’existence de cette organisation clandestine dans toute l’Europe de l’Ouest et au-delà et le silence qui recouvrit immédiatement ce scandale. La question posée alors par le Parlement européen était de savoir si les institutions démocratiques n’étaient qu’une façade derrière laquelle les Anglo-Saxons manipulaient les peuples d’Europe occidentale depuis un demi-siècle. Cette question reste toujours ouverte.



Fin 1990, le scandale Gladio éclate alors que le président français,
François Mitterrand, prépare son opinion publique à l’entrée en
guerre aux côtés des États-Unis en Irak. Il confie à son ministre
de la Défense, Jean-Pierre Chevènement (bras croisés sur cette photo)
le soin d’étouffer la vérité. Les citoyens doivent ignorer que depuis
un demi-siècle, une structure militaire clandestine dirige les États
ouest-européens à l’abri des institutions démocratiques.



Les journalistes étrangers réunis au club de la presse de Rome à l’été 1990 se plaignaient de la frilosité de leurs rédactions vis-à-vis de la délicate affaire Gladio et de sa dimension internationale. En effet, il faut rappeler le contexte délicat dans lequel survinrent les révélations du Premier ministre italien Giulio Andreotti devant le Sénat le 3 août sur l’existence d’une armée secrète stay-behind créée par l’OTAN dans toute l’Europe de l’Ouest. L’édifiante allocution eut lieu le lendemain du 2 août 1990, jour de l’invasion du Koweit par le dictateur irakien Saddam Hussein. À Paris, Londres et Washington, rédacteurs en chef et conseillers militaires craignaient que ce scandale n’entache sérieusement l’image de nombreuses démocraties occidentales et surtout perturbe les préparatifs de la guerre du Golfe. Le 2 août à New York, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, « effrayés par l’invasion du Koweït », avaient, avec l’assentiment de la Chine et de la Russie, fait adopter par le Conseil de Sécurité des Nations Unies la résolution 660, ordonnant « le retrait immédiat et inconditionnel de toutes les forces irakiennes des positions occupées au 1er août 1990 ».

En Occident et dans le monde entier, les médias étaient alors focalisés sur « la crise du Golfe » et relataient comment les USA, sous la présidence de George Bush senior, avaient engagé la plus grande opération militaire depuis la Seconde Guerre mondiale à la tête d’une coalition de pays rassemblant notamment l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, l’Italie et les Pays-Bas pour libérer le Koweït de l’occupation irakienne, au cours d’une opération baptisée « Tempête du Désert », en janvier et février 1991 [1]. Ainsi, les grands networks eurent simultanément deux étranges histoires à livrer au public : une guerre propre dans le golfe Persique et le scandale Gladio en Europe, qu’ils choisirent finalement d’étouffer [2].

Suite aux révélations du Premier ministre italien Giulio Andreotti, le scandale franchit les frontières de l’Italie quand, le 30 octobre, l’ancien Premier ministre socialiste de la Grèce Andreas Papandreou confirma dans le quotidien grec Ta Nea qu’il avait découvert, en 1984, une structure secrète de l’OTAN très similaire au Gladio italien dont il avait alors aussitôt ordonné le démantèlement. Des voix s’élevèrent pour réclamer une enquête parlementaire sur l’armée secrète et son rôle supposé dans le putsch des colonels de 1967 mais le gouvernement conservateur de l’époque ne donna pas suite. Le ministre de la Défense Varvitsiotis expliqua qu’un ancien attaché militaire grec à Washington qui avait travaillé pour l’OTAN examinerait les accusations mais annonça d’office : « Le gouvernement n’a rien à craindre » [3].

De Grèce, le scandale gagna ensuite l’Allemagne où, le 5 novembre, un parlementaire vert, Manfred Such, ayant pris connaissance de l’affaire dans le quotidien allemand TAZ, somma solennellement le gouvernement d’Helmut Kohl de s’exprimer sur l’existence soupçonnée de structures de type Gladio en Allemagne. Tandis qu’au ministère de la Défense allemand, on réfléchissait à la manière dont il convenait de traiter cette requête, la chaîne de télévision privée RTL provoqua l’indignation publique en révélant, au cours d’un reportage spécial consacré à Gladio, que d’anciens membres de la Waffen SS d’Hitler avaient fait partie de la branche allemande du réseau et que, dans de nombreux autres pays, des partisans de l’extrême droite avaient été enrôlés dans l’armée secrète anticommuniste.

La tension monta encore d’un cran lorsque le porte-parole du gouvernement allemand Hans Klein tenta d’expliquer, de manière confuse, que « le Gladio allemand n’était pas, comme on a pu le prétendre, un commando secret ou une unité de guérilla », et ajouta qu’il ne pouvait évoquer les détails à cause du secret-défense [4]. Les déclarations de Klein provoquèrent un tollé parmi les socio-démocrates et les verts de l’opposition qui y virent un tremplin à l’approche des élections fédérales. Le parlementaire Hermann Scheer, le spécialiste des questions de Défense du SPD, le parti social-démocrate allemand, compara ce mystérieux réseau à une sorte de « Ku Klux Klan », davantage voué à mener des opérations clandestines contre la population et l’opposition qu’à lutter contre une improbable invasion soviétique. Scheer insistait sur l’urgence de diligenter une enquête sur Gladio « avant qu’on puisse faire disparaître les preuves » [5]. « Cette affaire est du ressort du procureur général (Generalbundesanwalt) », expliqua Scheer, « car l’existence d’une organisation militaire secrète en dehors de tout contrôle gouvernemental ou parlementaire est totalement contraire à la loi fondamentale et relève, à ce titre, de la justice pénale » [6].

Le parlementaire social-démocrate Wilfried Penner, membre de la Commission parlementaire de contrôle (PKK) des services secrets allemands, précisa bien qu’il n’avait jamais entendu parler du réseau secret de l’OTAN ni « de ses ramifications mafieuses », et que « cette affaire devait être traitée publiquement, aux yeux de tous » [7]. Burkhard Hirsch, responsable des services secrets au sein du gouvernement et membre de la PKK, se déclara lui aussi « extrêmement inquiet » car « si quelque chose peut rester secret aussi longtemps, croyez-en ma longue expérience, ça cache forcément quelque chose de pourri » [8]. Cependant les voix s’élevant parmi les rangs du SPD pour réclamer une enquête officielle se turent rapidement quand le gouvernement chrétien-démocrate révéla que les ministres socio-démocrates eux aussi, durant leurs années au pouvoir, avaient couvert le secret. C’est pour cette raison que, en dépit des protestations émises par le parti des verts, l’affaire fut réglée à huis clos.

En Belgique, le soir du 7 novembre, le ministre de la Défense socialiste Guy Coëme confirma à une population effrayée qu’une armée secrète liée à l’OTAN avait aussi existé en Belgique. En faisant implicitement allusion aux tueries du Brabant —dans les années 1980, de mystérieux hommes vêtus de noir avaient ouvert le feu sur les clients de supermarchés, faisant de nombreux morts— le ministre ajouta : « Je veux maintenant découvrir s’il existe un lien entre les activités de ce réseau secret et la vague de crimes qui a ensanglanté notre pays durant ces dernières années » [9]. Affrontant les flashes de la presse, le Premier ministre belge Wilfried Martens, visiblement très préoccupé, déclara : « Je suis Premier ministre depuis maintenant 11 ans mais j’ai toujours ignoré l’existence d’un tel réseau dans notre pays ». Les journalistes relevèrent que le Premier ministre, « d’ordinaire si à l’aise en toutes circonstances », semblait cette fois « tout sauf détendu » [10]. Sur quoi, le Parlement belge décida de former une commission spéciale chargée d’enquêter sur le réseau stay-behind de Belgique. Après avoir obtenu le démantèlement du réseau un an plus tard, celle-ci présenta un précieux rapport public de pas moins de 250 pages [11].

Les parlementaires belges parvinrent à découvrir que l’armée clandestine de l’OTAN était toujours active. Ils apprirent que l’ACC, composé des généraux commandant les armées stay-behind de nombreux pays d’Europe occidentale, s’était réuni dans le plus grand secret à son quartier général bruxellois, les 23 et 24 octobre 1990. Ce conseil s’était tenu sous la présidence du général Raymond Van Calster, chef du Service général de Renseignement (SGR), les services secrets militaires belges. Van Calster entra dans une colère noire lorsque des journalistes parvinrent à remonter jusqu’à lui et le harcelèrent au téléphone. Il mentit une première fois à la presse en niant catégoriquement, le 9 novembre, avoir présidé la réunion internationale de l’ACC et en prétendant que Gladio était une affaire strictement italienne. Plus tard, il admit qu’un réseau secret avait effectivement été bâti en Belgique après la Seconde Guerre mondiale « afin de récolter des renseignements dans l’hypothèse d’une invasion soviétique » [12]. Tout en démentant énergiquement tout « lien direct avec l’OTAN », il refusa d’entrer dans les détails, mais affirma solennellement : « Nous n’avons rien à cacher » [13].

En France, le gouvernement du Président socialiste François Mitterrand tenta de minimiser l’affaire en faisant annoncer par un représentant quasi-inconnu que l’armée secrète « était dissoute de longue date [dans notre pays] » [14]. En outre, le général Constantin Melnik, chef des services secrets français entre 1959 et 1962, répandit dans le plus grand quotidien du pays la rumeur selon laquelle le Gladio français avait « probablement été démantelé sitôt après la mort de Staline en 1953 et ne devait plus exister sous la présidence de de Gaulle [c’est-à-dire après 1958] » [15]. La presse française se rangea derrière le gouvernement, alors en pleins préparatifs pour la guerre du Golfe, et se garda de poser des questions trop délicates, c’est ainsi qu’une « affaire qui faisait la une de tous les quotidiens d’Europe n’eut droit qu’à un entrefilet dans les journaux parisiens » [16].

Le Premier ministre italien Andreotti démonta implacablement le mensonge français en déclarant avec amusement le 10 novembre 1990 que la France avait également participé à la toute dernière réunion du commandement de Gladio, l’ACC, en Belgique le 23 octobre 1990. Suite à cela, le ministre de la Défense Jean-Pierre Chevènement, quelque peu embarrassé, tenta de limiter les dégâts en arguant que l’armée secrète française était demeurée totalement passive : « D’après les informations dont je dispose, elle n’a jamais eu d’autre fonction que de rester en sommeil et d’assurer un rôle de liaison ». Répondant à un journaliste de radio qui lui demandait si la France connaîtrait la même tourmente politique que l’Italie ou la Belgique, le ministre se livra à quelques spéculations sur les activités terroristes ou autres de l’armée secrète avant de répondre calmement : « Je ne pense pas ». [17] La presse remarqua que le gouvernement faisait tout son possible pour éviter que la population voie en Gladio une « abomination nationale » [18].

En Grande-Bretagne, plusieurs porte-parole du ministère de la Défense se relayaient jour après jour pour répondre invariablement à la presse véhémente : « Je regrette, mais nous n’évoquons jamais les questions de sécurité » ou « Il s’agit d’une question relevant de la sécurité. Nous ne l’aborderons donc pas » ou encore « Nous ne nous laisserons pas entraîner sur le terrain de la Sécurité nationale » [19]. Tandis que les journaux continuaient jour après jour de titrer sur l’affaire Gladio, le ministre de la Défense britannique Tom King se hasarda à traiter l’affaire, pourtant si inquiétante, avec désinvolture : « Je ne sais trop après quelle chimère vous courez. Ça a l’air terriblement passionnant, mais j’ai peur d’être totalement ignorant en la matière. J’en sais beaucoup plus sur le Golfe » [20]. Dans le contexte des préparatifs de l’Opération Tempête du Désert et de la guerre contre l’Irak, le Parlement britannique ne vit pas d’urgence à la création d’une commission ou à l’ouverture d’un débat parlementaire et préféra se ranger derrière le gouvernement du Premier ministre John Major. À l’été 1992, aucune version officielle n’avait encore été fournie au sujet de Gladio, au grand dam de journalistes comme Hugh O’Shaughnessy : « Le silence de Whitehall [21] et l’absence quasi-totale de curiosité dont ont fait preuve les parlementaires sur une affaire dans laquelle la Grande-Bretagne est si profondément impliquée sont extraordinaires » [22].

Aux Pays-Bas, le Premier ministre Ruud Lubbers, en fonction depuis 1982, décida de réagir à ce délicat problème en adressant une lettre au Parlement le 13 novembre, dans laquelle il confirmait l’existence dans le pays d’une armée secrète similaire en soulignant que « cette organisation n’avait jamais été sous le contrôle de l’OTAN » [23]. Puis, Lubbers et le ministre de la Défense des Pays-Bas Relus Ter Beek informèrent à huis clos le Comité responsable du renseignement et de la sécurité au Parlement des détails sensibles relatifs au Gladio néerlandais. « Les chefs de gouvernements et ministres de la Défense successifs ont toujours jugé préférable ne pas mettre dans la confidence les autres membres de leur cabinet ou le Parlement », déclara Lubbers devant la représentation nationale, en ajoutant qu’il était fier qu’une trentaine de ministres aient su garder le secret. Tandis que des parlementaires dénonçaient le danger inhérent à l’existence d’une armée secrète inconnue du Parlement et de l’immense majorité des citoyens, il fut décidé que le réseau secret ne ferait l’objet ni d’une enquête parlementaire ni d’un rapport public. « Le problème n’est pas tant qu’une telle chose ait pu ou puisse exister encore aujourd’hui », déclara Hans Dijkstal de l’opposition libérale, « mais plutôt que le Parlement n’en ait rien su avant hier soir » [24].

Au Luxembourg voisin, le Premier ministre Jacques Santer se présenta devant le Parlement le 14 novembre 1990 et confirma qu’une armée secrète créée à l’initiative de l’OTAN avait également existé dans ce pays. « Les activités de ces personnes se limitaient, et il en fut ainsi dès l’origine, à s’entraîner en vue de leurs mission, c’est-à-dire à apprendre à réagir individuellement dans un environnement hostile ou à coordonner les efforts avec les pays alliés », insista Santer [25]. La requête de Jean Huss, un représentant du parti vert alternatif qui demandait en premier lieu l’ouverture d’un débat au Parlement sur cette question, avant la convocation d’une commission d’enquête parlementaire, fut rejetée à la majorité des voix.

Quand la presse internationale relata qu’« au Portugal, une radio de Lisbonne a rapporté que des cellules du réseau associé à l’Opération Gladio avaient servi pendant les années cinquante à défendre la dictature de droite de Salazar », le gouvernement en place répondit par un démenti formel [26]. Le ministre de la Défense portugais Fernando Nogueira déclara le 16 novembre 1990 n’avoir jamais eu connaissance de la présence d’un réseau Gladio de quelque nature que ce soit au Portugal et prétendit que l’on ne disposait au ministère de la Défense et au Commandement des Forces armées « d’aucune information concernant l’existence ou les activités d’une “structure Gladio” au Portugal » [27]. Un général à la retraite démentit la version du gouvernement et confirma dans la presse, sous couvert de l’anonymat, qu’une armée secrète parallèle existait aussi au Portugal « dépendant du ministère de la Défense, du ministère de l’Intérieur et du ministère des Affaires coloniales » [28]. Dans l’Espagne voisine, qui, comme le Portugal, avait vécu pendant la majeure partie de la guerre froide sous le joug d’une dictature de droite qui réprimait l’opposition politique par la terreur et la torture, Alberto Oliart, ministre de la Défense au début des années 1980, qualifia de « puéril » le fait de se demander si l’Espagne franquiste avait elle aussi abrité une armée secrète extrême droite étant donné qu’« ici, Gladio était le gouvernement même » [29].

Au Danemark, le ministre de la Défense Knud Engaard, contraint par la pression publique, s’adressa au Parlement, le Folketing, le 21 novembre, pour démentir qu’une organisation « de quelque nature que ce soit » ait été créée par l’OTAN dans le pays et soutenue par la CIA. « Les informations relatives à une opération montée par les services secrets dans l’hypothèse d’une occupation du pays étant confidentielles, même hautement confidentielles », souligna le ministre, « il m’est impossible d’en faire part au Parlement danois ». Pelle Voigt, qui avait soulevé l’affaire Gladio à l’Assemblée, remarqua que « la réponse du ministre de la Défense était contradictoire et confirmait indirectement que le Danemark disposait lui aussi de son réseau clandestin » [30]. S’en suivit une discussion à huis clos au sein de la commission du Parlement Danois chargée de contrôler l’action des services secrets.

Quand la presse norvégienne commença à questionner le gouvernement au sujet de Gladio, elle reçut la réponse la plus brève jamais apportée à ce sujet. « Les propos d’Hansen demeurent exacts », déclara Erik Senstad, le porte-parole du ministère de la Défense, en faisant référence à une intervention du ministre de la Défense Rolf Hansen devant le Parlement en 1978, au cours de laquelle il n’avait pu que reconnaître, après sa découverte, l’existence d’une armée secrète en Norvège. Le contre-amiral Jan Ingebristen, qui avait démissionné de son poste de chef du renseignement militaire norvégien en 1985, provoqua l’indignation de la population en justifiant le secret entourant ces armées : « Il n’y a là rien de suspect. Mais ces unités sont vouées à agir clandestinement en territoire occupé, elles doivent donc impérativement demeurer top secret » [31].

En Turquie, l’élite au pouvoir réagit à l’affaire Gladio le 3 décembre, par l’intermédiaire du général Dogan Beyazit, président du Département des Opérations de l’armée turque, et du général Kemal Yilmaz, commandant des Forces Spéciales, qui confirmèrent dans la presse l’existence d’une armée secrète créée par l’OTAN et dirigée par le « Département des Opérations Spéciales » avec pour mission d’« organiser la résistance dans l’éventualité d’une occupation communiste » [32]. Tandis que les généraux tentaient de convaincre l’opinion que les membres du Gladio turc étaient tous de bons « patriotes », les journalistes et l’ancien Premier ministre Bulent Ecevit révélèrent que l’armée secrète baptisée contre-guérilla était impliquée dans des actes de torture, des attentats et des assassinats ainsi que dans les coups d’État successifs qui avaient marqué l’histoire récente du pays et qu’elle était pour l’heure employée à opprimer la minorité kurde de Turquie. L’armée refusa de répondre aux questions du Parlement et des ministres civils et le ministre de la Défense turc avertit Ecevit qu’il « aurait mieux fait de fermer sa gueule ! » [33].

Alors que la contre-guérilla poursuivait des opérations, le département d’État états-unien lui-même fit remarquer dans son rapport sur les droits de l’Homme de 1995 que « des sources fiables au sein d’organisations humanitaires, des représentants de la communauté kurde et des kurdes présents sur place prétendent que le gouvernement autorise, voire organise, le meurtre de civils ». Ce rapport précisait que « les associations de défense des droits de l’Homme évoquent une thèse répandue et crédible selon laquelle un groupe de contre-guérilla associé aux forces de sécurité aurait perpétré des “tueries secrètes” ». Quand la journaliste Lucy Komisar tenta de mener l’enquête aux États-Unis, elle découvrit bien vite que, s’agissant de secrets militaires, son gouvernement ne valait pas mieux que les généraux turcs. « Le Pentagone a refusé de me dire si Washington fournissait toujours des fonds ou une aide quelconque au Département des Opérations Spéciales ; en fait, ils ont éludé toutes mes questions à ce sujet. » Komisar fut régulièrement éconduite : « Les représentants que j’ai rencontrés m’ont répondu soit qu’ils n’en savaient rien, soit que les faits étaient trop anciens pour qu’il en reste des traces dans les archives, soit que je décrivais une opération de la CIA sur laquelle ils ne pouvaient me renseigner ». Un historien du Pentagone lui répondit : « Ah, vous voulez parler de l’organisation “stay-behind” ? C’est confidentiel » [34].

Cependant, le problème de la contre-guérilla ne tarda pas à ressurgir. Le 3 novembre 1996, une Mercedes noire percuta un tracteur sur une autoroute, aux abords du village reculé de Susurluk, à un peu plus de 150 kilomètres au sud d’Istanbul. Un dirigeant de la contre-guérilla turque, un haut responsable de la police et un membre du Parlement furent tués dans l’accident. Beaucoup y virent la preuve formelle de l’implication profonde du gouvernement dans la guerre sale menée par la contre-guérilla et des milliers de personnes descendirent dans la rue pour manifester contre l’« État de Susurluk » et exiger que l’on libère le pays « de l’emprise des gangs ». En janvier 1998, le Premier ministre Mesut Ylmaz dut informer des millions de téléspectateurs des conclusions des 7 mois d’enquête parlementaire sur le scandale de Susurluk. « Ceci est l’anatomie d’un chaos scandaleux », commença-t-il avant de reconnaître qu’un « escadron de la mort avait été entretenu au sein de l’État » tandis que « tous les organes du pouvoir avaient connaissance de la situation » [35].

Suite à la multiplication des révélations accablantes dans toute l’Europe de l’Ouest, l’affaire Gladio fut débattue au Parlement européen le 22 novembre 1990. La Communauté Européenne comptait alors 12 membres, tous affectés par le scandale [36]. Les 12 avaient établi entre eux une coopération renforcée et s’apprêtaient à instaurer le Marché Commun, garantissant la libre circulation des personnes, des biens et services et des capitaux ; en revanche, les questions de sécurité et de Défense restaient l’affaire des États membres, toujours souverains en la matière. « M. le Président, Mesdames et Messieurs, une exigence morale et politique s’impose à la nouvelle Europe que nous construisons petit à petit », c’est par ces paroles sages que l’eurodéputé Falqui ouvrit le débat ce jour-là. « Cette Europe ne pourra survivre qu’à la condition de reposer sur la vérité et sur la parfaite transparence de ses institutions vis-à-vis des sombres intrigues tramées contre la démocratie qui ont marqué l’histoire, y compris récente, des nombreux pays européens. » Falqui souligna qu’il n’y aurait « aucun avenir, Mesdames et Messieurs, si nous ne dissipons pas ce sentiment d’avoir vécu dans ce que l’on pourrait appeler un État double, l’un ouvert et démocratique, l’autre clandestin et réactionnaire. C’est pourquoi nous devons connaître la nature et le nombre de ces réseaux “Gladio” qu’ont abrités ces dernières années les États membres de la Communauté Européenne » [37].

L’eurodéputé belge Dury (socialiste) partageait ces préoccupations, il déclara à ses confrères parlementaires : « Ce qui nous inquiète dans l’affaire Gladio, c’est que de tels réseaux aient pu exister à l’insu et hors de tout contrôle des institutions politiques démocratiques. C’est, à mon sens, le principal problème qui subsiste. » Dury conclut que l’histoire des armées secrètes devait faire l’objet d’une enquête : « Nous sommes, pour notre part, convaincus de la nécessité de faire la lumière sur toute cette affaire afin d’en définir toutes les implications et de mettre un terme aux abus qui pourraient perdurer et toucher d’autres organisations ou de prévenir les éventuelles tentations qui pourraient être suscitées ». Selon le Belge, l’enquête devait également porter sur le rôle de l’OTAN « bien qu’en ce qui concerne sa responsabilité et celle du SHAPE, je ne pense pas que l’on puisse parler d’une conspiration », indiqua-t-il. « Il me semble tout de même que nous devons demeurer particulièrement vigilants et attentifs si nous voulons faire éclater toute la vérité. Nous savons très bien que certains membres de Gladio siègent également aux comités de l’OTAN », puis il conclut : « Faire la lumière sur ce type de zones d’ombre relève justement des obligations que nous confère notre mandat démocratique » [38].

« M. le Président, le système Gladio a opéré pendant 40 ans sous divers noms », déclara le parlementaire grec Ephremidis devant ses collègues. « Il a opéré dans la clandestinité et nous pouvons raisonnablement lui attribuer une responsabilité dans tous les actes de déstabilisation, de provocation et de terrorisme commis dans nos pays pendant ces 4 décennies, et dans lesquels il se trouve certainement, directement ou indirectement, impliqué ». Ephremidis dénonça vigoureusement le réseau stay-behind dans son ensemble et notamment :« le fait qu’il ait été mis sur pied par la CIA et l’OTAN qui, sous prétexte de défendre la démocratie, l’ont en fait bafouée et utilisée à leurs funestes desseins ». En faisant implicitement allusion au rôle joué par le Gladio grec dans le coup d’État de 1967, il s’indigna du fait que « la démocratie dont nous sommes supposés jouir n’a été et n’est en réalité qu’une façade » et encouragea le Parlement européen à diligenter une enquête. « Il faut découvrir chacune des subtilités de l’affaire et, pour cela, nous devons former une sous-commission d’enquête chargée d’entendre les témoins et de faire éclater l’entière vérité afin que soient prises toutes les mesures nécessaires pour enfin débarrasser nos pays de ces organisations clandestines » [39]

Le parlementaire belge de Donnea (réformateur libéral) offrit, quant à lui, une vision très différente : « M. le Président, il était parfaitement justifié, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, pour la majorité de nos États de créer des services ayant pour mission de préparer des réseaux de résistance susceptibles d’être activés dans le cas d’une occupation de notre territoire par les armées du Pacte de Varsovie ». L’eurodéputé belge souligna : « Nous sommes donc redevables à tous ceux qui, alors que la guerre froide s’éternisait, ont œuvré dans ces réseaux ». Pour de Donnea, il semblait clair que les armées secrètes devaient le rester : « Pour conserver leur efficacité, ces réseaux devaient nécessairement rester dans l’ombre », tandis que dans le même temps, il souhaitait tout de même que la lumière soit faite sur les liens supposés avec des activités terroristes : « Ceci étant dit, s’il existe des indications ou de fortes présomptions laissant supposer que ces réseaux ont pu agir de manière illégale et anormale dans certains pays, il est dans l’intérêt de tous d’établir la vérité sur cette affaire et de punir les coupables » [40].

Le député flamand Vandemeulebroucke résuma assez justement le sentiment partagé par de nombreux Européens : « Cette affaire laisse un arrière-goût amer parce qu’elle remonte à la création de la Communauté Européenne et que nous prétendons justement instaurer une nouvelle forme de démocratie ». Vandemeulebroucke précisa que c’était surtout le secret entourant l’opération qui le gênait, en tant que parlementaire, car « les budgets de ces organisations clandestines ont également été tenus secrets. Ils n’ont jamais été discutés dans aucun Parlement et nous voulons manifester notre inquiétude quant au fait que (...) il apparaît clairement qu’il existe des organes capables de prendre des décisions et de les faire appliquer sans être soumis à aucun contrôle démocratique d’aucune sorte ». Le député néerlandais conclut : « Je souhaite m’insurger plus vivement encore contre le fait que l’armée américaine, que ce soit par le biais du SHAPE, de l’OTAN ou de la CIA, s’arroge le droit d’interférer dans notre démocratie ». Tout en reconnaissant l’incapacité du Parlement européen à traiter cette affaire : « J’ai parfaitement conscience que nous sommes incompétents en matière de sécurité et de maintien de la paix », expliqua-t-il, « c’est pourquoi la résolution votée demande la création d’une commission d’enquête parlementaire dans chacun des 12 États membres afin que toute la lumière soit faite » [41].

Suite à ces débats, le Parlement européen décida d’adopter une résolution sur l’affaire Gladio contenant une vive dénonciation du phénomène et, dans son préambule, une tentative de description de l’opération en 7 points :

1. « Attendu que plusieurs gouvernements européens ont révélé l’existence depuis 40 ans et dans plusieurs États membres de la Communauté d’une organisation menant des opérations armées et de renseignement parallèle » ;

2. « Attendu que pendant ces 40 ans, cette organisation a échappé à tout contrôle démocratique et été commandée par les services secrets des États concernés en collaboration avec l’OTAN » ;

3. « Craignant que de tels réseaux clandestins n’aient interféré illégalement dans les affaires politiques internes des États membres ou soient toujours en mesure de le faire » ;

4. « Attendu que dans certains États membres, les services secrets militaires (ou des éléments incontrôlables au sein de ces services) ont été impliqués dans de graves actes de terrorisme et criminels comme l’ont prouvé diverses enquêtes judiciaires » ;

5. « Attendu que ces organisations ont agi et continuent d’agir hors de tout cadre légal, ne sont soumises à aucun contrôle parlementaire et, le plus souvent, sans qu’en soient informés les plus hauts responsables du gouvernement et les garants de la Constitution » ;

6. « Attendu que les différentes organisations "GLADIO" disposent de leurs propres arsenaux et équipements militaires qui leur procurent une force de frappe inconnue, constituant ainsi une menace pour les structures démocratiques des pays dans lesquels ils opèrent et ont opéré » ;

7. « Vivement inquiété par l’existence d’organes de décision et d’exécution en dehors de tout contrôle démocratique et de nature totalement clandestine, à l’heure où un renforcement de la coopération communautaire en matière de sécurité est au centre de tous les débats ».



À la suite de ce préambule, la résolution condamnait, dans un premier temps, « la création clandestine de réseaux d’action et de manipulation et [appelait] à ouvrir une enquête approfondie sur la nature, la structure, les buts et tout autre aspect de ces organisations secrètes ou de tout groupe dissident, sur leur utilisation à des fins d’ingérence dans les affaires politiques internes des pays concernés, sur le problème du terrorisme en Europe et sur la possible complicité des services secrets des États membres ou de pays tiers ». En second lieu, l’Union Européenne protestait « énergiquement contre le droit que se sont arrogé certains responsables de l’armée états-unienne travaillant pour le SHAPE et pour l’OTAN d’encourager la création en Europe d’un réseau de renseignement et d’action clandestin ». Dans un troisième point, la résolution appelait « les gouvernements des États membres à démanteler tous les réseaux militaires et paramilitaires clandestins ». Quatrième point, l’Union Européenne enjoignait « les juridictions des pays dans lesquels la présence de telles organisations militaires [était] avérée à déterminer avec exactitude leur composition et leur mode opératoire et à établir la liste de toutes les actions qu’elles auraient entreprises dans le but de déstabiliser les structures démocratiques des États membres ». En outre, l’UE réclamait que « tous les États membres prennent les mesures nécessaires, au besoin en nommant des commissions d’enquêtes parlementaires, afin de dresser la liste exhaustive des organisations actives dans ce contexte et, dans le même temps, de contrôler leurs liens avec leurs services de renseignement respectifs et, le cas échéant, avec des groupes terroristes et/ou d’autres pratiques illégales ». Le sixième point de la résolution s’adressait au Conseil des ministres de l’Union Européenne, et tout particulièrement aux ministres de la Défense, et appelait celui-ci « à fournir toute information sur les activités de ces services de renseignement et d’action clandestins ». Septièmement, le Parlement demandait « à sa commission compétente d’entendre des témoins afin de clarifier le rôle et l’impact de l’organisation "GLADIO" et d’autres réseaux similaires ». Dernier point et non des moindres, s’adressant explicitement à l’OTAN et aux États-Unis, le Parlement européen « [ordonnait] à son président de transmettre la présente résolution à la Commission, au Conseil Européen, au secrétaire général de l’OTAN, aux gouvernements des États membres et au gouvernement des États-Unis » [42].

Beaucoup de bruit pour rien : sur les 8 mesures exigées par le Parlement, pas une ne fut exécutée convenablement. Seules la Belgique, l’Italie et la Suisse nommèrent une commission d’enquête parlementaire et fournirent un rapport public substantiel et détaillé. Et bien que la résolution fut portée à la connaissance des services concernés respectifs de l’UE, de l’OTAN et de l’administration états-unienne, ni le secrétaire général de l’OTAN Manfred Wörner ni le Président des États-Unis George Bush senior, n’appuyèrent l’ouverture d’une enquête approfondie ou n’offrirent d’explication publique.




[1] La coalition regroupait le Koweït, les États-Unis, l’Arabie Saoudite, la Grande-Bretagne, la France, les Pays-Bas, l’Égypte, Oman, la Syrie, le Qatar, Bahreïn, les Émirats Arabes Unis, Israël, l’Afghanistan, le Bangladesh, le Canada, la Belgique, la Tchécoslovaquie, l’Allemagne, le Honduras, l’Italie, le Niger, la Roumanie et la Corée du Sud. Le 29 novembre 1990, le conseil de sécurité de l’ONU adopta la résolution 678 autorisant, à expiration de l’ultimatum, les alliés du Koweït à employer « tous les moyens nécessaires (...) afin de restaurer la paix mondiale et la stabilité internationale dans la région », si l’Irak ne se retirait pas du Koweït avant le 15 janvier 1991. Saddam Hussein n’ayant pas respecté l’ultimatum de l’ONU, l’opération Tempête du Désert commandée par les USA débuta par des bombardements aériens massifs le 17 janvier 1991, suivis le 24 février par le déclenchement l’invasion terrestre. Les forces irakiennes furent rapidement vaincues et, le 27 février, Koweït City fut libérée. Le lendemain, la coalition annonçait la fin des combats. On estime le nombre de soldats tués à 100 000 du côté irakien et seulement 370 dans les rangs de la coalition. Le 3 mars 1991, l’Irak accepta un cessez-le-feu et Saddam Hussein se maintint au pouvoir.

[2] Leo Müller, Gladio. Das Erbe des Kalten Krieges. Der NATO Geheimbund und sein deutscher Vorläufer (Rowohlt, Hambourg, 1991), p.27.

[3] Aucun auteur spécifié, « Spinne unterm Schafsfell. In Südeuropa war die Guerillatruppe besonders aktiv – auch bei den Militärputschen in Griechenland und der Türkei ? » dans le magazine d’informations allemand Der Spiegel, n°48, du 26 novembre 1990.

[4] Presse- und Informationsamt der Bundesregierung. Pressemitteilung n°455/90, de Hans Klein, 14 novembre 1990. Voir également Müller, Gladio, p.30.

[5] Aucun auteur spécifié, « Das blutige Schwert der CIA. Nachrichten aus dem Kalten Krieg : In ganz Europa gibt es geheime NATO Kommandos, die dem Feind aus dem Osten widerstehen sollen. Kanzler, Verteidigungsminister und Bundeswehrgenerale wussten angeblich von nichts. Die Spuren führen nach Pullach, zur ‘stay-behind organisation’ des Bundesnachrichtendienstes » dans l’hebdomadaire d’informations allemand Der Spiegel du 19 novembre 1990.

[6] Extrait de Müller, Gladio, p.14.

[7] Ibid., p.75.

[8] Der Spiegel du 19 novembre 1990, op. cit.

[9] Extrait de Jan Willems, Gladio (Editions EPO, Bruxelles, 1991), p.13.

[10] Willems, Gladio, p.13.

[11] Sénat de Belgique : Enquête parlementaire sur l’existence en Belgique d’un réseau de renseignement clandestin international. Rapport fait au nom de la commission d’enquête par MM. Erdman et Hasquein. Bruxelles. 1er octobre 1991.

[12] Willems, Gladio, p.14.

[13] Agence de presse internationale Associated Press, 11 novembre 1990.

[14] Müller, Gladio, p.30.

[15] Quotidien français Le Monde, du 13 novembre 1990 (« Les suites de l’affaire " Gladio " Le président de la République, M. Cossiga, est prêt à donner " toute information opportune " »). Voir également l’hebdomadaire suisse Wochenzeitung, du 14 décembre 1990.

[16] Jean-Francois Brozzu-Gentile, L’affaire Gladio : Les réseaux secrets américains au coeur du terrorisme en Europe (Editions Albin Michel, Paris, 1994), p.140.

[17] Quotidien français Le Monde du 14 novembre 1990. Agence de presse internationale Reuters, 12 novembre 1990. Quotidien britannique The Guardian du 14 novembre 1990 « Nato’s secret network ’also operated in France’ ».

[18] Gentile, Gladio, p.141.

[19] Quotidien britannique The Guardian du 14 novembre 1990.

[20] Richard Norton Taylor, « Secret Italian unit ‘trained in Britain’ » dans le quotidien britannique The Guardian du 17 novembre 1990.

[21] Whitehall est l’avenue de Londres où se situent les sièges des principaux ministères. On désigne ainsi le Foreign Office, comme on nomme le ministère français des Affaires étrangères, le « Quai d’Orsay », par son adresse.

[22] Hugh O’Shaughnessy, Gladio : « Europe’s best kept secret ». Ces agents étaient censés rester derrière les lignes ennemies en cas d’invasion de l’Europe de l’Ouest par l’Armée rouge. Mais ce réseau mis en place avec les meilleures intentions dégénéra dans certains pays en instrument du terrorisme et de l’agitation politique d’extrême droite dans le quotidien britannique The Observer, du 7 juin 1992.

[23] Agence de presse internationale Associated Press, 14 novembre 1990. L’intégralité de la lettre de Lubber au Parlement fut publiée en néerlandais dans le quotidien NRC Handelsblatt édition du 14 novembre 1990 : « Brief premier Lubbers “geheime organisatie” ». Elle figure aussi sous l’immatriculation Kamerstuk N°21895 parmi les archives du Parlement néerlandais.

[24] Agence de presse internationale Associated Press, 14 novembre 1990.

[25] Retranscrit dans son intégralité dans le quotidien luxembourgeois Luxemburger Wort du 15 novembre 1990.

[26] Quotitiden britannique The Guardian du 10 novembre 1990.

[27] Quotidien portugais Diario De Noticias du 17 novembre 1990.

[28] Joao Paulo Guerra, « ‘Gladio’ actuou em Portugal » dans le quotidien portugais O Jornal du 16 novembre 1990.

[29] « Calvo Sotelo asegura que Espana no fue informada, cuando entro en la OTAN, de la existencia de Gladio. Moran sostiene que no oyo hablar de la red clandestina mientras fue ministro de Exteriores » dans le quotidien espagnol El Pais du 21 novembre 1990.

[30] Quotidien danois Berlingske Tidende du 25 novembre 1990.

[31] Agence de presse internationale Associated Press, 14 novembre 1990.

[32] Serdar Celik, « Turkey’s Killing Machine : The Contra Guerrilla Force », Kurdistan Report, Février-mars 1994. Sa source : un entretien avec le chef de l’État-major turc Dogan Gures dans Quotidien turc Milliyet du 5 septembre 1992.

[33] Lucy Komisar, « Turkey’s terrorists : A CIA legacy lives on » dans The Progressive, avril 1997.

[34] Ibid.

[35] Hugh Pope, « Turkey Promoted Death Squads and Drug Trafficking. Prime Minister’s Probe of 1996 Car Crash Scandal Excoriates Rival Mrs Ciller » dans le quotidien états-unien Wall Street Journal, 26 janvier 1998.

[36] Les membres de l’Union Européenne étaient en 1990 : la France, l’Allemagne, l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg, le Danemark, l’Irlande, la Grande-Bretagne, la Grèce, l’Espagne et le Portugal.

[37] Débats du Parlement Européen, 22 novembre 1990. Retranscriptions officielles.

[38] Ibid.

[39] Ibid.

[40] Ibid.

[41] Ibid.

[42] Résolution du Parlement Européen sur l’affaire Gladio, 22 novembre 1990.






source:
à la loupe http://www.voltairenet.org/article162685.html


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MessageSujet: Re: LES ARMÉES SECRÈTES DE L'OTAN   Lun 9 Nov 2009 - 15:37

III - GLADIO: POURQUOI L'OTAN, LA CIA ET LE MI6 CONINUENT DE NIER
par Daniele Ganser*






Alors que l’existence du gouvernement de l’ombre institué par les États-Unis et le Royaume-Uni dans l’ensemble des États alliés est attestée par des enquêtes judiciaires et parlementaires dans les années 80-90, l’OTAN, la CIA et le MI6 continuent à nier. C’est que Washington et Londres n’y voient pas un épisode historique, mais un dispositif actuel (comme l’a montré l’affaire des enlèvements en Europe et des vols secrets durant l’ère Bush). Les armées secrètes de l’OTAN sont toujours couvertes par le secret-Défense, parce qu’elles sont toujours actives.





Avant même sa prise de fonction (le 2 juillet 2009) comme
nouveau commandeur suprême de l’OTAN (SACEUR),
l’amiral James G. Stavridis s’est discrètement rendu au SHAPE
pour rencontrer les chefs des réseaux stay-behind.


Au moment des découvertes sur le réseau Gladio en 1990, l’OTAN, la plus grande alliance militaire du monde, regroupait 16 nations : l’Allemagne, la Belgique, le Canada, le Danemark, l’Espagne, la France, la Grèce, l’Islande, l’Italie, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, le Royaume-Uni, la Turquie et les États-Unis, ces derniers assumant un rôle de commandement. L’Alliance réagit confusément aux révélations du Premier ministre italien Andreotti et craignit pour son image lorsque les armées stay-behind furent associées à des attentats, des actes de torture, des coups d’États et d’autres opérations terroristes perpétrés dans plusieurs pays d’Europe de l’Ouest.

Le lundi 5 novembre 1990, après un long silence de près d’un mois, l’OTAN nia catégoriquement les allégations d’Andreotti concernant son implication dans l’Opération Gladio et ses liens avec les armées secrètes. Le principal porte-parole de l’Organisation, Jean Marcotta, affirma depuis le quartier général du SHAPE, à Mons, en Belgique, que : « L’OTAN n’a jamais envisagé de recourir à la guérilla ou à des opérations clandestines ; elle s’est toujours occupée de questions exclusivement militaires et de la défense des frontières des pays Alliés [1]. » Puis, le mardi 6 novembre, un autre porte-parole expliqua que le démenti de la veille était faux. Il ne fournit aux journalistes qu’un bref communiqué précisant que l’OTAN ne commentait jamais les questions couvertes par le secret militaire et que Marcotta aurait dû observer le silence [2]. La presse internationale critiqua amèrement ces cafouillages dans la stratégie de relations publiques de l’alliance militaire : « Pendant que de véritables séismes frappent le continent entier, un porte-parole de l’OTAN apporte un démenti : on ignore tout de Gladio et des réseaux stay-behind. Et voici qu’un communiqué laconique vient ensuite démentir le démenti "incorrect" et rien de plus [3] ».

Tandis que la crédibilité de l’OTAN s’ébranlait, les journaux titraient « Une unité clandestine de l’OTAN soupçonnée de liens avec le terrorisme" » [4]. « Un réseau secret de l’OTAN accusé de subversion : La Commission a découvert que Gladio, le bras armé clandestin de l’OTAN en Italie, était devenu un repaire de fascistes combattant le communisme au moyen d’attentats terroristes visant à justifier un durcissement des lois. » [5] « La bombe qui a explosé à Bologne provenait d’une unité de l’OTAN » [6]. Un diplomate de l’OTAN, qui insista pour conserver l’anonymat, justifia devant des journalistes : « Puisqu’il s’agit d’une organisation secrète, je ne m’attends pas à ce que les réponses abondent, même si la Guerre froide est terminée. S’il y a eu des liens avec des organisations terroristes, ce genre d’informations doit être enterré très profondément. Si ce n’est pas le cas, qu’y a-t-il de mal à préparer le terrain pour la résistance pour le cas où les Soviétiques attaqueraient ? » [7]

Selon la presse espagnole, immédiatement après le fiasco de l’opération de communication des 5 et 6 novembre, le secrétaire général de l’OTAN Manfred Wörner convoqua les ambassadeurs de l’Alliance Atlantique pour une réunion d’information à huis clos sur Gladio, le 7 novembre. Le « Supreme Headquarters Allied Powers Europe ou SHAPE, l’organe de commandement de l’appareil militaire de l’OTAN, coordonnait les actions de Gladio, c’est ce qu’a révélé le secrétaire général Manfred Wörner pendant un entretien avec les ambassadeurs des 16 nations alliées de l’OTAN », put-on lire dans la presse espagnole. « Wörner aurait demandé du temps pour mener une enquête afin de découvrir les raisons du démenti formel » rendu public la veille par l’OTAN. « C’est ce qu’il aurait annoncé aux ambassadeurs du Conseil Atlantique réunis le 7 novembre, si l’on en croit certaines sources. » L’officier le plus haut placé de l’OTAN en Europe, le général états-unien John Galvin, avait confirmé que les allégations de la presse étaient en grande partie fondées, mais que le secret devait être gardé. « Au cours de cette réunion à huis clos, le secrétaire général de l’OTAN a précisé que les gradés interrogés, (il faisait référence au général John Galvin, commandant en chef des forces alliées en Europe), avaient indiqué que le SHARP coordonnait les opérations menées par Gladio. Dorénavant, la politique de l’OTAN sera de refuser tout commentaire sur les secrets officiels. » [8]

Selon des sources qui ont souhaité conserver l’anonymat, le Bureau de Sécurité de l’OTAN aurait été directement impliqué dans l’Opération Gladio [9]. Hébergé au quartier général de l’OTAN à Bruxelles, le mystérieux Bureau de Sécurité fait partie intégrante de l’OTAN depuis la création de l’Alliance en 1949. Sa mission consiste à coordonner, superviser et appliquer les politiques de sécurité de l’OTAN. Le directeur de la Sécurité est le principal conseiller du secrétaire général pour les questions de sécurité ; il dirige le Service de Sécurité du quartier général et est responsable de la coordination générale de la sécurité au sein de l’OTAN. Mais surtout, il est le président du Comité de Sécurité de l’Alliance qui réunit régulièrement les chefs des Services de Sécurité des pays membres pour discuter des questions d’espionnage, de terrorisme, de subversion et d’autres menaces, parmi lesquelles le communisme en Europe de l’Ouest, qui pourraient représenter un danger pour l’OTAN.

En Allemagne, le chercheur Erich Schmidt Eenboom rapporta que les patrons des services secrets de plusieurs pays d’Europe occidentale, et notamment de l’Espagne, de la France, de la Belgique, de l’Italie, de la Norvège, du Luxembourg et du Royaume-Uni, s’étaient réunis plusieurs fois à la fin de l’année 1990, et ce, afin d’élaborer une stratégie de désinformation pour contrer les nombreuses révélations sur Gladio [10]. Ces réunions se déroulèrent vraisemblablement au très secret Bureau de Sécurité. « Le fait que les structures clandestines de Gladio aient été coordonnées par un comité de sécurité international composé uniquement de représentants des services secrets », remarque le quotidien portugais Expresso, « pose un autre problème : celui de la souveraineté nationale de chacun des États ». Durant la Guerre froide, certains services de renseignement agissaient hors de tout cadre démocratique. « Il semble que plusieurs gouvernements européens aient perdu le contrôle de leurs services secrets » tandis que l’OTAN entretenait, elle, des liens très étroits avec les services secrets militaires de chacun des États membres. « Il paraît évident que l’OTAN applique un principe de confiance restreinte. Selon cette doctrine, certains gouvernements ne luttant pas assez activement contre le communisme, il est donc inutile de les informer des activités de l’armée secrète de l’OTAN. » [11].

Sous le titre « Manfred Wörner raconte le Gladio », la presse portugaise publia des détails supplémentaires sur la réunion du 7 novembre. « Le secrétaire général de l’OTAN, l’Allemand Manfred Wörner a expliqué aux ambassadeurs des 16 pays alliés de l’OTAN la fonction du réseau secret - qui fut créé dans les années cinquante afin d’organiser la résistance dans l’éventualité d’une invasion soviétique. » Derrière des portes closes, « Wörner a confirmé que le commandement militaire des forces alliées, le Supreme Headquarters Allied Powers Europe (SHAPE), coordonne les activités du “Réseau Gladio”, mis sur pied par les services secrets des différents pays de l’OTAN, par l’intermédiaire d’un comité créé en 1952 et actuellement présidé par le général Raymond Van Calster, chef des services secrets militaires belges », on apprit plus tard qu’il s’agissait de l’ACC. D’après le journal, « la structure a été bâtie en Italie avant 1947, puis des réseaux similaires ont été créés en France, en Belgique, au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, au Luxembourg, au Danemark, en Norvège et en Grèce ». « Le secrétaire général a également reconnu que le SHAPE avait fourni de "fausses informations" en niant l’existence d’un tel réseau secret, mais il a refusé de s’expliquer sur les nombreuses contradictions dans lesquelles les différents gouvernements s’étaient englués en confirmant ou niant la réalité des réseaux Gladio dans leurs pays respectifs ». [12]

Au milieu de la tourmente, la presse tenta à plusieurs reprises d’obtenir une explication ou, ne serait-ce qu’un commentaire, de la plus haute autorité civile de l’OTAN, le secrétaire général de l’OTAN Manfred Wörner. Mais, conformément à la politique de l’Alliance qui consistait à ne pas se prononcer sur les secrets militaires, Wörner rejeta toutes les demandes d’interviews [13]. Le terme « secrets militaires » focalisa l’attention des journalistes qui se mirent en quête d’anciens responsables de l’OTAN à la retraite susceptibles de s’exprimer plus librement sur toute l’affaire. Joseph Luns, un ancien diplomate de 79 ans, qui avait occupé les fonctions de secrétaire général de l’OTAN de 1971 à 1984 accorda un entretien téléphonique à des reporters depuis son appartement de Bruxelles. Il prétendit n’avoir jamais été informé de l’existence du réseau secret jusqu’à ce qu’il l’ait récemment lue dans la presse : « Je n’en ai jamais entendu parler et pourtant j’ai exercé quelques responsabilités au sein de l’OTAN ». Luns admit toutefois avoir été briefé « ponctuellement » à l’occasion d’opérations spéciales et estima « peu probable mais pas impossible » que Gladio ait pu exister à son insu [14].

« Le seul organisme international qui ait jamais fonctionné, c’est l’OTAN, tout simplement parce qu’il s’agit d’une alliance militaire et que nous étions aux commandes », répondit un jour le président états-unien Richard Nixon [15]. Il faisait remarquer à juste titre que, bien que l’OTAN ait son siège européen en Belgique, son véritable quartier général se trouve au Pentagone, à Washington. Depuis la création de l’Alliance Atlantique, le commandant en chef de la zone Europe, le SACEUR (Supreme Allied Commander Europe), exerçant ses fonctions depuis son quartier général, le SHAPE, établi à Casteau, en Belgique, avait toujours été un général états-unien. Les Européens pouvaient, quant à eux, nommer le plus haut responsable civil, le secrétaire général. Mais depuis la nomination du général Dwight Eisenhower comme premier SACEUR, la plus haute fonction militaire en Europe fut systématiquement occupée par des officiers états-uniens [16]

Officier de la CIA à la retraite, Thomas Polgar confirma, après la découverte des armées secrètes d’Europe de l’Ouest, que celles-ci étaient coordonnées par « une sorte de groupe de planification de guerre non conventionnelle » lié à l’OTAN [17]. Ses propos furent confirmés par la presse allemande qui souligna que, durant toute la période de la Guerre froide, ce département secret de l’OTAN était demeuré sous domination états-unienne. « Les missions des armées secrètes sont coordonnées par la “Section des Forces Spéciales”, située dans une aile du quartier général de l’OTAN à Casteau placée sous haute surveillance », relata un journal allemand. « Une porte grise en acier qui s’ouvre comme un coffre-fort de banque et protégée par une combinaison chiffrée, défend l’accès à toute personne non autorisée. Les officiers des autres départements, qui sont invités à y entrer, doivent dès l’entrée se présenter à un guichet sombre où ils sont contrôlés. La Section des Forces Spéciales est dirigée par des officiers britanniques ou états-uniens exclusivement et la plupart des documents qui y circulent portent l’inscription “American eyes only” (À l’intention du personnel US uniquement) » [18].

Pour contrer l’influence des partis communistes dans certains pays d’Europe de l’Ouest, l’OTAN s’était livrée, dès sa création au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, à une guerre secrète non conventionnelle. D’après les découvertes de l’enquête parlementaire belge sur Gladio, cette lutte aurait même été engagée avant la fondation de l’Alliance, et coordonnée dès 1948 par le "Clandestine Committee of the Western Union" (CCWU), le Comité Clandestin de l’Union Occidentale. Selon la presse, toutes les « nations [participant à Gladio] étaient membres du CCWU et assistaient régulièrement à des réunions par l’intermédiaire d’un représentant de leurs services secrets. Ceux-ci étaient généralement en contact direct avec les structures stay-behind » [19].

Quand, en 1949, fut signé le Traité de l’Atlantique Nord, le CCWU fut secrètement intégré au nouvel appareil militaire international et opéra à partir de 1951 sous la nouvelle appellation CPC. À cette époque, le quartier général européen de l’OTAN était situé en France et le CPC avait son siège à Paris. Comme le CCWU avant lui, le Comité assurait la planification, la préparation et la direction des opérations de guerre non conventionnelle menées par les armées stay-behind et les Forces Spéciales. Seuls les officiers disposant des autorisations de niveau supérieur étaient autorisés à pénétrer au siège du CPC où, sous la surveillance des experts de la CIA et du MI6, les chefs des services secrets des États d’Europe occidentale se réunissaient plusieurs fois dans l’année afin de coordonner les opérations de guerre clandestine menées dans tout l’Ouest du continent.

Lorsqu’en 1966 le président de la République Française Charles de Gaulle chassa l’OTAN de France, le quartier général européen de l’Alliance militaire dut, à la colère du président des États-Unis Lyndon Johnson, déménager de Paris à Bruxelles. Dans le plus grand secret, le CPC s’installa lui aussi en Belgique, comme le révéla l’enquête sur le Gladio belge [20]. L’expulsion historique de l’OTAN du territoire français offrit alors un premier véritable aperçu des noirs secrets de l’Alliance militaire. Pour le spécialiste des opérations secrètes Philip Willan : « L’existence de protocoles secrets de l’OTAN impliquant les services secrets des pays signataires et visant à éviter l’accession au pouvoir par les communistes fut divulguée pour la première fois en 1966, quand le président de Gaulle décida de se retirer du commandement conjoint de l’OTAN et dénonça ces protocoles comme une atteinte à la souveraineté nationale » [21].

Si les documents originaux des protocoles anticommunistes secrets de l’OTAN demeurent confidentiels, les spéculations sur leur contenu ne cessèrent de se multiplier suite à la découverte des armées secrètes stay-behind. Dans un article consacré à Gladio, le journaliste américain Arthur Rowse écrivit qu’une « clause secrète du traité initial de l’OTAN de 1949 stipulait que tout pays candidat à l’adhésion devait avoir établi au préalable une autorité de Sécurité nationale chargée d’encadrer la lutte contre le communisme par des groupes clandestins de citoyens » [22]. Un spécialiste italien des services secrets et des opérations clandestines, Giuseppe de Lutiis, découvrit qu’au moment d’intégrer l’OTAN en 1949, l’Italie signa, outre le Pacte Atlantique, une série de protocoles secrets prévoyant la création d’une organisation non officielle « chargée de garantir l’alignement de la politique intérieure italienne sur celle du bloc de l’Ouest par tous les moyens nécessaires, même si la population devait manifester une inclination divergente » [23]. L’historien italien spécialiste du Gladio Mario Coglitore a également confirmé l’existence de ces protocoles secrets de l’OTAN [24]. Suite aux révélations de 1990, un ancien officier du renseignement de l’OTAN, qui veilla à conserver l’anonymat, alla jusqu’à affirmer que ces documents protégeaient explicitement les membres de l’extrême droite jugés utiles dans la lutte contre les communistes. Le président des États-Unis Truman et le chancelier allemand Adenauer auraient « signé un protocole secret lors de l’adhésion de la RFA à l’OTAN en 1955, dans lequel il était convenu que les autorités de l’Allemagne de l’Ouest s’abstiendraient d’entamer des poursuites à l’encontre des extrémistes de droite reconnus » [25].

Le général italien Paolo Inzerilli, qui commanda le Gladio dans son pays de 1974 à 1986, souligna que les « Américains omniprésents » contrôlaient le CPC secret qui était en charge de la coordination de la guerre clandestine. Selon lui, le Comité avait été fondé « sur ordre du commandant en chef de l’OTAN en Europe. Il constituait l’intermédiaire entre le SHAPE, le quartier général des puissances alliées d’Europe, et les services secrets des États membres pour les question de guerre non conventionnelle » [26]. Les États-Unis contrôlaient le CPC avec leurs vassaux britanniques et français et constituaient avec eux une "Commission Exécutive" au sein du Comité. « Les réunions se succédaient au rythme d’une ou deux par an au quartier général du CPC, à Bruxelles, et les questions à l’ordre du jour étaient débattues entre la “Commission Exécutive” et les responsables militaires », témoigna Inzirelli [27].

« La coordination des actions de notre réseau stay-behind avec celles des structures clandestines analogues en Europe était assurée par le CPC, le Coordination and Planning Committee [Comité de Planification et de Coordination] du SHAPE, le quartier général des puissances alliées d’Europe », décrivit le général italien Gerardo Serravalle. Prédécesseur du général Inzirelli, il avait commandé le Gladio en Italie entre 1971 et 1974 ; il raconta que « pendant les années soixante-dix, les membres du CPC étaient les officiers responsables des structures secrètes de la Grande-Bretagne, de la France, de l’Allemagne, de la Belgique, du Luxembourg, des Pays-Bas et de l’Italie. Ces représentants des réseaux clandestins se réunissaient chaque année dans l’une des capitales européennes » [28]. Des hauts responsables de la CIA assistaient à chacune de ces réunions. « Des représentants de la CIA étaient toujours présents aux réunions des armées stay-behind », se souvient Serravalle. « Ils appartenaient à l’antenne de l’Agence de la capitale où se déroulait la réunion et ne participaient pas aux votes » [[Ibid., p.79. ]]. « La “Directive SHAPE” faisait office de référence officielle, si ce n’est de doctrine pour les réseaux stay-behind alliés », explique Serravalle dans son livre consacré à Gladio. Il précise également que les enregistrements du CPC, qu’il a pu consulter mais qui demeurent confidentiels, « portent [surtout] sur l’entraînement des Gladiateurs en Europe, sur comment les réveiller depuis le quartier général secret en cas d’occupation de l’ensemble du territoire national et sur d’autres questions techniques telles que, pour citer la plus importante, l’unification des différents systèmes de communication entre les bases stay-behind » [29].

Parallèlement au CPC, un second poste de commandement secret fonctionnant comme un quartier général stay-behind fut créé par l’OTAN au début des années cinquante sous le nom d’ACC. Comme le CPC, l’ACC était en lien direct avec le SACEUR, lui-même sous contrôle états-unien. D’après les conclusions de l’enquête belge sur Gladio, l’ACC aurait été créé en 1957 et chargé de « la coordination des réseaux “stay-behind” en Belgique, au Danemark, en France, en Allemagne, en Italie, au Luxembourg, aux Pays-Bas, en Norvège, au Royaume-Uni et aux USA ». Selon le rapport d’enquête belge, en temps de paix, les fonctions de l’ACC « comprenaient l’élaboration de directives à l’intention du réseau, le développement de ses capacités secrètes et l’établissement de bases au Royaume-Uni et aux USA. Dans le cas d’une guerre, il était censé préparer des actions stay-behind conjointement avec le SHAPE ; de là, les organisateurs devaient alors activer les bases clandestines et préparer les opérations » [30].

Le commandant du Gladio italien Inzirelli affirme que « les relations au sein de l’ACC étaient totalement différentes » de celles existant au CPC. « L’atmosphère [y] était clairement plus décontractée et amicale qu’au CPC. » L’ACC, fondé sur « un ordre express du SACEUR au CPC » serait « devenue une ramification » de celui-ci [31]. Il semble que cet organisme ait servi surtout de forum où l’on se partageait le savoir-faire Gladio entre patrons de services secrets : « L’ACC était un comité essentiellement technique, un forum où l’on pouvait à loisir échanger des informations et des expériences, évoquer les moyens disponibles ou à l’étude, partager ses connaissances sur les réseaux, etc... » Le général Inzerilli se souvient : « C’était un échange de bons procédés. Chacun savait que s’il lui manquait un expert en explosifs, en télécommunication ou en répression pour une opération, il pouvait sans problème s’adresser à un confrère étranger puisque les agents avaient reçu le même entraînement et utilisaient le même type de matériel » [32].

Les transmetteurs radio baptisés Harpoon figuraient notamment dans l’équipement de tous les membres de l’ACC. Ils avaient été conçus et fabriqués sur ordre du comité de direction de Gladio, au milieu des années 1980, par la firme allemande AEG Telefunken pour un montant total de 130 millions de marks, en remplacement d’un ancien système de communication devenu obsolète. Le système Harpoon était capable d’émettre et de recevoir des messages radio cryptés sur une distance de 6 000 km et permettaient donc les communications entre les réseaux stay-behind situés de part et d’autre de l’Atlantique. « Le seul équipement qu’ont en commun tous les membres de l’ACC est le fameux transmetteur radio Harpoon », révéla Van Ussel, un membre du Gladio belge qui s’en était lui-même servi au cours des années 1980, alors qu’il était un membre actif de l’organisation. Selon lui, « ce système était régulièrement utilisé pour transmettre des messages entre les bases et les agents (en particulier lors des exercices de communication radio), mais il était avant tout destiné à communiquer des renseignements en cas d’occupation » [33]. L’ACC disposait de bases dans tous les pays européens dont une au Royaume-Uni, à partir desquelles les unités présentes dans les territoires occupés pourraient être activées et commandées. Apparemment, l’ACC éditait à l’intention des Gladiateurs des manuels indiquant les procédures communes à suivre relatives aux actions clandestines, aux communications radio basées sur le cryptage et le saut de fréquence mais aussi aux largages aériens et aux atterrissages.

L’ACC fonctionnait avec une présidence tournante d’une période de deux ans, en 1990 celle-ci était assumée par la Belgique. La réunion de l’ACC des 23 et 24 novembre se déroula sous la présidence du général de division Raymond Van Calster, patron du SGR, les services secrets militaires belges. Le général Inzerilli se souvint que « contrairement au CPC, l’ACC n’avait pas de direction établie et permanente. La présidence du Comité était assumée pour deux ans et tournait entre tous les membres, en suivant l’ordre alphabétique », pour cette raison, l’ACC n’était pas soumis à « la même domination des grandes puissances ». Inzirelli affirma avoir préféré travailler à l’ACC plutôt qu’au CPC contrôlé par les États-uniens : « Je dois reconnaître, pour l’avoir moi-même présidé pendant deux ans, que l’ACC était un comité véritablement démocratique » [34].

Dans le cadre de toute recherche approfondie sur l’Opération Gladio et les réseaux stay-behind de l’OTAN, les transcriptions et enregistrements des réunions du CPC et de l’ACC s’imposent comme des sources essentielles. Hélas, alors que des années se sont écoulées depuis la découverte du réseau top secret, les autorités de l’OTAN se bornent, comme en 1990, à opposer constamment aux sollicitations du public le silence ou le refus. Quand dans le cadre de nos propres recherches, nous contactâmes, à l’été 2000, le service des archives de l’OTAN pour demander l’accès à des informations supplémentaires sur Gladio et notamment sur le CPC et l’ACC, nous reçûmes la réponse suivante : « Après vérification de nos archives, il n’existe aucune trace des comités que vous évoquez ». Lorsque nous insistâmes, le service des archives nous répondit : « Je vous confirme une nouvelle fois que les comités dont vous parlez n’ont jamais existé au sein de l’OTAN. En outre, l’organisation que vous appelez “Gladio” n’a jamais fait partie de la structure militaire de l’OTAN » [35]. Sur quoi, nous appelâmes le Bureau de Sécurité de l’OTAN, mais ne pûmes ni parler au directeur ni même connaître son identité classée “confidentielle”. Mme Isabelle Jacobs nous informa qu’il était hautement improbable que nous obtenions jamais des réponses à nos questions sur un sujet sensible comme Gladio et nous conseilla de transmettre notre requête par écrit via l’ambassade de notre pays d’origine.

C’est ainsi qu’après que la Mission Suisse d’Observation à Bruxelles eut transmis à l’OTAN nos questions relatives à l’affaire Gladio, l’ambassadeur de Suisse Anton Thalmann nous répondit qu’à son grand regret : « L’existence des comités secrets de l’OTAN que vous mentionnez dans votre lettre n’est connue ni de moi, ni de mon personnel » [36]. « Quel est le lien entre l’OTAN et le Clandestine Planning Committee (CPC) et le Allied Clandestine Committee (ACC) ? Quel est le rôle du CPC et de l’ACC ? Quel est le lien entre le CPC, l’ACC et le Bureau de Sécurité de l’OTAN ? », telles étaient nos questions : le 2 mai 2001, nous reçûmes une réponse de Lee McClenny, directeur du service de presse et de communication de l’OTAN. Dans sa lettre, McClenny prétendait que « Ni le Allied Clandestine Committee, ni le Clandestine Planning Committee n’apparaissent dans toute la documentation de l’OTAN, confidentielle ou non, que j’ai consultée. » Il ajoutait : « En outre, je n’ai pu rencontrer personne travaillant ici qui ait eu entendu parler de l’un ou l’autre de ces deux comités. J’ignore si de tels comités ont un jour existé à l’OTAN, ce qui est sûr c’est que ce n’est pas le cas aujourd’hui » [37]. Nous insistâmes une fois encore et demandâmes : « Pourquoi le porte-parole de l’OTAN Jean Marcotta a-t-il, le 5 novembre 1990, catégoriquement nié tout lien entre l’OTAN et Gladio pour voir ses propos démentis deux jours plus tard par un second communiqué ? », ce à quoi Lee McClenny rétorqua : « Je ne suis pas au courant de l’existence de liens entre l’OTAN et l’Opération Gladio”. De plus, je ne trouve personne du nom de Jean Marcotta parmi la liste des porte-parole de l’OTAN » [38]. Le mystère restait entier.

La CIA, l’Agence de renseignement la plus puissante du monde, ne fut pas plus coopérative que la plus grande alliance militaire du monde quand il s’agit d’aborder la délicate question de Gladio et des armées stay-behind. Fondée en 1947, deux ans avant la création de l’OTAN, la CIA eut pour principale tâche pendant la Guerre froide de combattre le communisme sur toute la planète en menant des opérations secrètes qui visaient à étendre l’influence des États-Unis. « Par actions clandestines », le président Nixon indiqua un jour qu’il entendait « ces activités qui, bien qu’elles soient destinées à favoriser les programmes et politiques des États-Unis à l’étranger, sont planifiées et exécutées de telle sorte que le public n’y voit pas la main du gouvernement américain » [39]. Historiens et analystes politiques ont depuis décrit en détail comment la CIA et les Forces Spéciales états-uniennes ont, au moyen de guerre secrètes et non déclarées, influencé l’évolution politique et militaire de nombreux pays d’Amérique latine ; parmi les faits les plus marquants, on peut citer le renversement du président guatémaltèque Jakobo Arbenz en 1954, le débarquement raté de la baie des Cochons en 1961, qui devait amener à la destitution de Fidel Castro, l’assassinat d’Ernesto Che Guevara en Bolivie en 1967, le coup d’État contre le président chilien Salvador Allende et l’installation au pouvoir du dictateur Augusto Pinochet en 1973, ou encore le financement des Contras au Nicaragua, suite à la révolution sandiniste de 1979. [40]

Outre ses agissements sur le continent sud-américain, la CIA est également intervenue à de nombreuses reprises en Asie et en Afrique, notamment pour renverser le gouvernement de Mossadegh en Iran en 1953, pour soutenir la politique d’Apartheid en Afrique du Sud, ce qui conduisit à l’emprisonnement de Nelson Mandela, pour assister ben Laden et al-Qaida en Afghanistan, lors de l’invasion soviétique de 1979 et pour appuyer le leader Khmer Rouge Pol Pot depuis des bases conservées au Cambodge, après la défaite états-unienne au Vietnam en 1975. D’un point de vue purement technique, le département des opérations secrètes de la CIA correspond à la définition d’une organisation terroriste donnée par le FBI. Le "terrorisme" est, selon le FBI, « l’usage illégal de la force ou de la violence contre des personnes ou des biens dans le but d’intimider ou de contraindre un gouvernement, une population civile, ou un segment de celle-ci, à poursuivre certains objectifs politiques ou sociaux » [41].

Quand, au milieu des années soixante-dix, le Congrès des États-Unis découvrit que la CIA et le Pentagone avaient étendu leurs pouvoirs presque au-delà de tout contrôle et l’avaient outrepassé en de nombreuses occasions, le sénateur états-unien Frank Church fit avec assez de clairvoyance ce commentaire : « La multiplication des abus commis par nos services de renseignement révèle un échec plus général de nos institutions fondamentales ». Il présidait alors l’une des trois commissions du Congrès qui furent chargées d’enquêter sur les agissements des services secrets US, et dont les rapports, présentés dans la seconde moitié des années soixante-dix, font aujourd’hui encore autorité sur la question des guerres secrètes menées par Washington [42] Cependant, les investigations du Congrès n’eurent qu’un impact limité et les services secrets continuèrent, avec l’appui de la Maison-Blanche, à abuser de leur pouvoir, comme le démontra le scandale de l’Irangate en 1986. Cela amena l’historienne Kathryn Olmsted à se poser cette « question cruciale » : « Pourquoi, après avoir débuté leur enquête, la plupart des journalistes et des membres du Congrès ont-ils renoncé à défier le gouvernement secret ? » [43]

Alors qu’aux États-Unis se poursuit le débat sur l’existence ou non d’un « gouvernement de l’ombre », le phénomène Gladio prouve que la CIA et le Pentagone ont opéré à plusieurs reprises hors de tout contrôle démocratique pendant la Guerre froide mais également après l’effondrement du communisme et ce, sans jamais rendre compte de leurs agissements. Lors d’une interview accordée à la télévision italienne en décembre 1990, l’amiral Stansfield Turner, directeur de la CIA de 1977 à 1981, refusa catégoriquement d’évoquer l’affaire Gladio. Quand les journalistes, qui avaient à l’esprit le grand nombre de victimes des nombreux attentats perpétrés en Italie, se permirent d’insister, l’ex-patron de la CIA arracha furieusement son micro et hurla : « J’ai dit : pas de questions sur Gladio ! », mettant ainsi un terme à l’entretien [44].

D’anciens officiers de la CIA moins gradés acceptèrent plus volontiers d’évoquer les secrets de la Guerre froide et les opérations illégales de l’Agence. Parmi eux, Thomas Polgar, qui prit sa retraite en 1981 après 30 ans de bons et loyaux services. En 1991, il avait témoigné contre la nomination de Robert Gates à la tête de la CIA, reprochant à celui-ci d’avoir couvert le scandale de l’Irangate. Interrogé sur les armées secrètes d’Europe, Polgar expliqua, en se référant implicitement au CPC et à l’ACC, que les programmes stay-behind étaient coordonnés par « une sorte de groupe de planification de guerre non conventionnelle lié à l’OTAN ». Dans leurs quartiers généraux secrets, les chefs des armées secrètes nationales « se rencontraient tous les deux ou trois mois, à chaque fois dans une capitale différente ». Polgar souligne que « chaque service national le faisait avec plus ou moins de zèle » tout en admettant que « dans les années soixante-dix en Italie, certains sont allés même plus loin que l’exigeait la charte de l’OTAN » [45]. Le journaliste Arthur Rowse, ancien collaborateur du Washington Post, tira, dans un essai consacré au sujet « Les leçons de Gladio » : « Aussi longtemps que le peuple états-unien ignorera tout de ce sombre chapitre des relations étrangères des USA, cela n’incitera pas véritablement les agences responsables de cette situation à changer de comportement. La fin de la Guerre froide n’a changé que très peu de choses à Washington. Les États-Unis (...) attendent toujours avec impatience un vrai débat national sur les moyens, les buts, et les coûts de nos politiques fédérales de sécurité. » [46].

Spécialisés dans l’étude des opérations clandestines de la CIA et des secrets de la Guerre froide, les chercheurs de l’institut de recherches privé et indépendant National Security Archive de l’université George Washington à Washington ont déposé une requête basée sur le Freedom of Information Act (FOIA) auprès de la CIA, le 15 avril 1991. D’après les termes de cette loi sur la liberté d’information, tous les services du gouvernement doivent justifier devant le peuple de la légalité de leurs actions. Malcolm Byrne, vice-directeur de recherche au National Security Archive, demandait à la CIA l’accès à « toutes les archives concernant (...) les décisions du gouvernement états-unien, probablement prises entre 1951 et 1955, concernant le financement, le soutien ou la collaboration avec toute armée secrète, tout réseau ou toute autre unité, créé dans le but de résister à une possible invasion de l’Europe de l’Ouest par des puissances sous domination communiste ou de mener des opérations de guérilla dans des pays d’Europe occidentale dans l’hypothèse où ceux-ci seraient sous l’emprise de partis ou de régimes communistes, de gauche ou soutenus par l’Union soviétique ». Byrne ajoutait : « Je vous prie d’inclure à vos recherches tout document se rapportant à des activités connues sous le nom d’"Opération Gladio", en particulier en France, en Allemagne et en Italie » [47].

Byrne précisait à juste titre que « tous les documents obtenus suite à cette requête contribueront à faire connaître au public la politique étrangère des États-Unis au cours de la période qui suivit la Seconde Guerre mondiale, ainsi que l’impact de la connaissance, de l’analyse et de l’acquisition du renseignement dans la politique états-unienne de l’époque ». Mais la CIA refusa de coopérer et, le 18 juin 1991, elle fournit la réponse suivante : « La CIA ne peut ni confirmer ni infirmer l’existence ou l’inexistence d’archives répondant aux critères de votre requête ». Quand Byrne tenta de contester le refus de l’Agence de lui fournir des informations sur Gladio, il fut débouté. La Centrale fonda son refus de coopérer sur deux exceptions "fourre-tout" à la loi sur la liberté d’information qui excluent les documents soit parce qu’ils sont « classés "confidentiel" conformément à une décision de l’Exécutif dans l’intérêt de la Défense nationale ou de la politique étrangère » (Exemption B1), soit au nom des « obligations statutaires du directeur de protéger la confidentialité des sources et méthodes de renseignement, telles que l’organisation, les fonctions, noms, titres officiels, revenus et nombre des employés de l’Agence, conformément aux National Security Act de 1947 et CIA Act de 1949 » (Exemption B3).

Quand les responsables européens tentèrent de se confronter au gouvernement secret, ils n’eurent guère plus de chance. En mars 1995, une commission du Sénat italien présidée par Giovanni Pellegrino qui avait mené une enquête sur Gladio et sur les attentats commis en Italie adressa une requête FOIA à la CIA. Les sénateurs italiens demandaient l’accès à toutes les archives relatives aux Brigades Rouges et à l’affaire Moro afin de découvrir si la CIA avait, dans le cadre du programme d’immixtion dans les affaires politiques internes du pays, infiltré le groupe terroriste d’extrême gauche avant qu’ils n’assassinent l’ancien Premier ministre et leader de la DCI Aldo Moro en 1978. Refusant de coopérer, l’Agence s’abrita derrière les clauses B1 et B3 et refusa, en mai 1995, tous les accès demandés en ajoutant que ça ne « confirmait ni n’infirmait l’existence ou l’inexistence dans les archives de la CIA des documents recherchés ». La presse italienne souligna le caractère embarrassant de ce refus et titra : « La CIA rejette la demande d’assistance de la Commission parlementaire. L’enlèvement de Moro, un secret d’État aux USA » [48].

La seconde demande de renseignements relatifs à Gladio émanant d’un gouvernement européen fut adressée à la CIA par le gouvernement autrichien en janvier 2006, après que des caches d’armes “top secrètes” aménagées par l’Agence à l’intention de Gladio aient été découvertes dans les alpages et les forêts du pays pourtant neutre. Des représentants du gouvernement américain répondirent que les États-Unis couvriraient les frais occasionnés par l’exhumation et la récupération de l’équipement des réseaux [49]. L’enquête autrichienne fut menée par les services du ministre de l’Intérieur Mickael Sika qui livra son rapport final sur les dépôts de munition de la CIA le 28 novembre 1997 en déclarant : « On ne peut établir aucune certitude quant aux caches d’armes et à l’usage auxquelles elles étaient destinées ». En conséquence de quoi : « Afin de faire toute la lumière sur cette affaire, il serait nécessaire de disposer des documents s’y rapportant, et notamment ceux abrités aux États-Unis » [50]. Un membre de la Commission, Oliver Rathkolb de l’université de Vienne, déposa donc une requête en FOIA dans le but d’obtenir l’accès aux archives de la CIA. Mais en 1997, le comité de divulgation de l’Agence opposa un nouveau refus motivé par les mêmes exemptions B1 et B3 qui laissa aux Autrichiens l’amère impression que l’agence américaine n’était tenue de rendre des comptes auprès de personne.

Étant donné que c’est là l’unique moyen d’accéder aux archives relatives à Gladio, nous déposâmes le 14 décembre 2000 une requête en FOIA auprès de la CIA. Deux semaines plus tard, nous reçûmes une réponse évasive à notre demande « se rapportant à l’"Opération Gladio" » : « La CIA ne peut ni confirmer ni infirmer l’existence ou l’inexistence de documents correspondant à votre requête ». En invoquant les clauses restrictives B1 et B3, la coordinatrice chargée de l’information et des questions de respect de la vie privée Kathryn I. Dyer nous refusa l’accès aux informations sur l’Opération Gladio [51]. Nous fîmes appel de cette décision en rétorquant que : « Les documents retenus doivent être publiés en vertu de la loi FOIA sur la liberté d’expression car les clauses B1 et B3 ne peuvent s’appliquer qu’à des opérations de la CIA encore tenues secrètes ». En produisant les données recueillies au cours de nos recherches, nous prouvâmes que ce n’était plus le cas et conclûmes : « Si vous, Mme Dyer, invoquez les clauses restrictives B1 et B3 dans ce contexte, vous privez la CIA de la possibilité de s’exprimer sur des informations relatives à l’affaire Gladio, qui seront de toute façon révélées, que la CIA décide d’intervenir ou non » [52].

En février 2001, l’Agence nous répondit : « Votre appel a été accepté et des dispositions seront prises pour qu’il soit examiné par les membres du comité de divulgation de l’Agence. Vous serez informé de la décision rendue. » Dans le même temps, la CIA précisa que cette commission traitait les demandes en fonctions de leur date de dépôt et que « en ce moment, nous avons à examiner environ 315 appels » [53]. Notre requête portant sur le réseau Gladio fut ainsi mise en attente et rangée en bas de la pile. Au moment de la rédaction de cet ouvrage, la commission n’avait toujours pas rendu son avis [54].

Après l’OTAN et la CIA, la troisième principale organisation impliquée dans l’opération stay-behind était le MI6. Celui-ci ne prit pas position sur l’affaire Gladio en 1990 en raison d’une légendaire obsession du secret, l’existence de cette Agence elle-même ne fut officiellement admise qu’en 1994, avec la publication de l’Intelligence Services Act qui établit que l’organisation avait pour missions d’obtenir du renseignement et d’exécuter des opérations secrètes à l’étranger.

Tandis que l’exécutif britannique et le MI6 se refusaient à tout commentaire, Rupert Allason, membre du parti conservateur, rédacteur de l’Intelligence Quarterly Magazine sous le pseudonyme de Nigel West et auteur de plusieurs ouvrages sur les services de sécurité britanniques, confirma, en novembre 1990, au plus fort du scandale Gladio, lors d’un entretien téléphonique accordé à Associated Press : « Nous étions, et sommes toujours, fortement impliqués (...) dans ces réseaux ». West expliqua que la Grande-Bretagne « a bien entendu participé, aux côtés des États-uniens, au financement et au commandement » de plusieurs réseaux et qu’elle était également engagée dans le cadre de la collaboration entre le MI6 et la CIA : « Ce sont les agences de renseignement britanniques et états-uniennes qui sont à l’origine du projet ». West affirma qu’à partir de 1949, l’action des armées stay-behind avait été coordonnées par la Structure de Commandement et de Contrôle des Forces Spéciales de l’OTAN au sein desquelles le Special Air Service (SAS) jouait un rôle stratégique [55].

« La responsabilité de la Grande-Bretagne dans la mise en place des réseaux stay-behind dans toute l’Europe est absolument fondamentale », rapporta la BBC avec un certain retard dans son édition du soir du 4 avril 1991. Le présentateur des informations John Simpson accusa le MI6 et le ministère de la Défense britannique de ne pas divulguer toutes les informations dont ils disposaient sur le sujet « alors que les révélations sur Gladio ont entraîné la découverte d’armées stay-behind dans d’autres pays européens - en Belgique, en France, aux Pays-Bas, en Espagne, en Grèce et en Turquie. Même dans des pays neutres comme la Suède et la Suisse, cela a donné lieu à un débat public. Dans certains cas, des enquêtes officielles ont été diligentées. En revanche, en Grande-Bretagne, toujours rien. Rien que les habituels communiqués du ministère de la Défense qui ne souhaite pas commenter les questions de Sécurité nationale » [56]. Simpson déclara qu’après la chute du Mur de Berlin les Britanniques avaient pris connaissance des complots et des opérations de terrorisme ourdis par la Stasi, la Securitate et d’autres services secrets d’Europe de l’Est avec une horreur mêlée de fascination. « Se peut-il alors que notre camp se soit livré à des actions comparables ? Jamais ! » commenta-t-il avec ironie avant d’attirer l’attention sur les services de sécurité d’Europe occidentale : « Mais des informations commencent à présent à filtrer concernant des abus qui auraient été commis par la plupart des services secrets des membres de l’OTAN. En Italie, une commission parlementaire a été chargée d’enquêter sur les agissements d’une armée secrète créée par l’État dans le but de résister à une éventuelle invasion soviétique. L’enquête a permis de découvrir l’existence de forces armées clandestines similaires dans toute l’Europe. Mais le groupe italien, connu sous le nom de Gladio, est, lui, soupçonné d’avoir participé à une série d’attentats terroristes » [57].

La BBC ne put obtenir aucune réaction des responsables du gouvernement sur le scandale Gladio, la confirmation officielle de l’implication du MI6 ne vint que des années plus tard et dans un cadre plutôt inhabituel : un musée. En juillet 1995, une nouvelle exposition permanente baptisée « Les guerres secrètes » fut inaugurée à l’Imperial War Museum de Londres. « Tout ce que vous pouvez voir dans cette exposition fait partie des secrets les mieux gardés du pays », assurait-on aux visiteurs à l’entrée. « C’est la première fois qu’ils sont dévoilés au public. Et le plus important : tout est véridique... la réalité est bien plus incroyable et passionnante que la fiction. » Sur l’une des vitrines consacrées au MI6, un commentaire discret confirmait que : « Les préparatifs en vue d’une Troisième Guerre mondiale incluaient la création de commandos stay-behind parés à opérer derrière les lignes ennemies dans le cas d’une invasion soviétique de l’Europe de l’Ouest ». Dans la même vitrine, une grosse caisse pleine d’explosifs était accompagnée de la légende suivante : « Explosifs conçus spécialement par le MI6 pour être cachés dans des territoires susceptibles de passer à l’ennemi. Ils pouvaient rester enterrés pendant des années sans subir la moindre altération. » À côté d’un manuel consacré aux techniques de sabotage pour commandos stay-behind, on pouvait lire : « Dans la zone d’occupation britannique en Autriche, des officiers de la Marine Royale furent spécialement détachés pour aménager des caches d’armes en montagne et collaborer avec des agents recrutés sur place » [58]

D’anciens officiers du MI6 interprétèrent à juste titre cette exposition comme un signe qu’ils étaient à présent libres de s’exprimer sur l’Opération Gladio. Quelques mois après l’inauguration, les anciens officiers de la Marine Royale Giles et Preston, les seuls agents du MI6 dont les noms étaient cités dans l’exposition à côté d’une photographie prise « dans les Alpes autrichiennes, 1953-1954 », confirmèrent à l’écrivain Michael Smith qu’à la fin des années quarante et au début des années cinquante, États-uniens et Britanniques avaient recruté des unités stay-behind en Europe de l’Ouest en prévision d’une invasion soviétique. Giles et Preston furent envoyés à Fort Monckton, non loin de Portsmouth en Angleterre, où les Gladiateurs partageaient l’entraînement des SAS sous l’égide du MI6. Ils étaient formés au cryptage, au maniement des armes à feu et aux opérations secrètes. « On nous faisait faire des exercices, sortir au beau milieu de la nuit et faire semblant de faire exploser des trains sans que le chef de gare ou les porteurs ne nous repèrent », se souvint Preston. « On approchait en rampant et on faisait semblant de fixer des charges explosives sur le côté droit de la locomotive » [59]

Giles se remémora avoir pris part à des opérations de sabotage sur des trains britanniques en service comme, par exemple, l’exercice qui eut lieu à la gare de triage d’Eastleigh : « Nous déposions des briques dans les locomotives pour simuler des pains de plastic. Je me rappelle les files et les files de wagons, entièrement recouverts d’une épaisse couche de neige, arrêtés là au milieu des nuages de vapeur. Des soldats patrouillaient avec des chiens. À un moment donné, les gardes se sont approchés, j’ai alors dû me cacher entre les cylindres des locomotives et attendre qu’ils passent. Nous ôtions aussi le bouchon des réservoirs d’huile des essieux pour y verser du sable, ce qui avait pour conséquence, au bout de quelques dizaines de kilomètres, de les faire tous surchauffer » [60]. Le fait qu’il s’agisse de trains publics en service ne semblait pas gêner les deux agents : « Ce n’était pas mon problème », expliqua Giles, « nous ne faisions que jouer ». « J’ai dû arpenter Greenwich pendant 10 jours pour apprendre à filer des gens et à semer ceux qui me filaient, la réalité concrète du boulot d’espion », raconta Preston. Puis, ils furent envoyés en Autriche avec pour mission de recruter et de former des agents et supervisèrent le réseau de « bunkers souterrains remplis d’armes de vêtements et de matériel » mis en place par « le MI6 et la CIA » à destination du Gladio autrichien [61] En visitant le quartier général du MI6 sur les bords de la Tamise à Londres en 1999, il ne fut pas surpris outre mesure d’apprendre que le MI6 a pour règle de ne jamais évoquer les secrets militaires.




[1] Quotidien britannique The European du 9 novembre 1990.

[2] Ibid. Il semble que le représentant de l’OTAN qui apporta le rectificatif soit Robert Stratford. Voir Regine Igel, Andreotti. Politik zwischen Geheimdienst und Mafia (Herbig Verlag, Munich, 1997), p.343.

[3] Quotidien britannique The Observer du 18 novembre 1990.

[4] Quotidien britannique The Guardian du 10 novembre 1990.

[5] Ibid., 30 janvier 1992.

[6] Ibid., 16 janvier 1991.

[7] Agence de presse internationale Reuters, 15 novembre 1990.

[8] Aucun auteur spécifié, « Gladio. Un misterio de la guerra fria. La trama secreta coordinada por mandos de la Alianza Atlantica comienza a salir a la luz tras cuatro decadas de actividad » dans le quotidien espagnol El Pais du 26 novembre 1990.

[9] Aucun auteur spécifié, « El servicio espanol de inteligencia mantiene estrechas relaciones con la OTAN. Serra ordena indagar sobre la red Gladio en Espana » dans le quotidien espagnol El Pais du 16 novembre 1990.

[10] Erich Schmidt Eenboom, Schnüffler ohne Nase. Der BND. Die unheimliche Macht im Staate (Econ Verlag, Düsseldorf, 1993), p.365.

[11] Quotidien portugais Expresso du 24 novembre 1990.

[12] Ibid.

[13] Agence de presse internationale Reuters, 13 novembre 1990. Quotidien britannique The Independent du 16 novembre 1990.

[14] Agence de presse internationale Associated Press, 14 novembre 1990. Agence de presse internationale Reuters, 12 november 1990. Agence de presse internationale Reuters, 15 novembre 1990.

[15] Hebdomadaire britannique The Independent on Sunday du 21 juin 1998. Critique d’un ouvrage sur Nixon (Nixon in Winter) par l’ancienne assistante de Nixon : Monica Crowley.

[16] Ils furent :
1951–1952 Gén. Dwight D Eisenhower, US Army ;
1952–1953 Gén. Matthew B Ridgway, US Army ;
1953–1956 Gén. Alfred M Gruenther, US Army ;
1956–1962 Gén. Lauris Norstad, US Air Force ;
1963–1969 Gén. Lyman L Lemnitzer, US Army ;
1969–1974 Gén. Andrew J Goodpaster, US Army ;
1974–1979 Gén. Alexander M Haig Jr, US Army ;
1979–1987 Gén. Bernard W Rogers, US Army ;
1987–1992 Gén. John R Galvin, US Army ;
1992–1993 Gén. John M Shalikashvili, US Army ;
1993–1997 Gén. George A Joulwan, US Army ;
1997–2000 Gén. Wesley K. Clark, US Army.
2000-2003 Gén. Joseph Ralston, US Air Force ;
2003-2006 Gén. James L. Jones, US Marine Corps ;
2006-2009 Gén. Bantz J. Craddock, US Army ;
2009- Am. James G. Stavridis, US Navy.

[17] Jonathan Kwitny, « The CIA’s Secret Armies in Europe » dans The Nation, 6 avril 1992, p.445.

[18] Hebdomadaire allemand Der Spiegel, n°47, p.20, 19 novembre 1990.

[19] Pietro Cedomi, « Services Secrets, Guerre Froide et ‘stay-behind’ Part III. Répertoire des réseaux S/B » dans le périodique belge Fire ! Le Magazine de l’Homme d’Action, novembre/ décembre 1991, p.82.

[20] Commission d’enquête parlementaire sur Gladio, tel que résumé dans le périodique britannique Statewatch, janvier/février 1992.

[21] Philip Willan, Puppetmasters : The Political Use of Terrorism in Italy (Constable, Londres, 1991), p.27.

[22] Arthur Rowse, « Gladio : The Secret US War to subvert Italian Democracy » dans Covert Action Quarterly, n°49, Été 1994, p.3.

[23] Extrait de Willan, Puppetmaster, p.27.

[24] Mario Coglitore (ed.), La Notte dei Gladiatori. Omissioni e silenze della Repubblica (Calusca Edizioni, Padoue, 1992), p.34. « L’existence des protocoles secrets de l’OTAN est un fait avéré car de Gaulle les a dénoncés explicitement le 7 mars 1966 et le Parlement de la RFA a récemment admis qu’ils existaient » (ibid.).

[25] Périodique britannique Searchlight, janvier 1991.

[26] Paolo Inzerili, Gladio. La Verità negata (Edizioni Analisi, Bologne, 1995), p.61.

[27] Inzerilli, Gladio, p.62.

[28] Gerardo Serravalle, Gladio (Edizione Associate, Rome, 1991), p.78.

[29] Ibid., p.78.

[30] Commission d’enquête parlementaire sur Gladio, tel que résumé dans le périodique britannique Statewatch, janvier/février 1992.

[31] Inzerilli, Gladio, p.63.

[32] Ibid.

[33] Michel Van Ussel : Georges 923. Un agent du Gladio belge parle. Témoignage (Éditions La Longue Vue, Bruxelles, 1991), p.139.

[34] Inzerilli, Gladio, p.64.

[35] Courriel d’Anne-Marie Smith du service des archives de l’OTAN à l’auteur, 18 août 2000.

[36] Lettre du chef de la mission suisse à l’OTAN, l’ambassadeur Anton Thalmann, à l’auteur, datée du mai 2001.

[37] Lettre de Lee McClenny, responsible du service de relation presse et médias de l’OTAN, à l’auteur, datée du 2 mai 2001.

[38] Ibid.

[39] Presidential Directive, National Security Decision Memorandum 40, Responsibility for the Conduct, Supervision and Coordination of Covert Action Operations, Washington February 17 1970. Signed : Richard Nixon.

[40] Pour découvrir un historique complet des opérations secrètes de la CIA dans le monde depuis 1945, voir William Blum : Killing Hope. US Military and CIA interventions since World War II (Common Courage Press, Maine, 1995). Version française : Les Guerres scélérates (Parangon, 2004).

[41] Source : www.terrorism.com

[42] Les trois commissions étaient la Commission du Sénat présidée par Frank Church, la Commission de la Chambre des Représentants présidée par Ottis Pike et la Commission Murphy du Président Ford.
1. Report of the House Select Committee on Intelligence [Pike Committee], Ninety-fourth Congress, Publié par Village Voice, New York City, février 1976.
2. Report of the Commission on the Organization of the Government for the Conduct of Foreign Policy [Murphy Commission], US Government Printing Office, Washington DC, June 1975.
3. Final Report, of the United States Senate Select Committe to Study Governmental Operations with Respect to Intelligence Activities [Church Committee], US Government Printing Office, Washington DC, April 1976.
Celui qui peut être considéré comme le meilleur des trois rapports, le Rapport final de la Commission Sénatoriale d’Enquête sur les Opérations du Gouvernement en matière de Renseignement, se compose de six volumes. Le premier traite du « Renseignement Extérieur et Militaire, de la CIA, des opérations secrètes et la question du contrôle démocratique des services secrets ». Dans le second volume, intitulé « Activités de Renseignement et Droits des Citoyens États-uniens » le rapport Church révèlent de quelle manière la NSA et le FBI ont violé la vie privée des citoyens états-uniens. Le troisième volume, intitulé « Rapports Internes Complémentaires sur les Activités de Renseignement et les Droits des Citoyens États-uniens », prolonge l’analyse du précédent et affirme que « contre-espionnage » est une appellation impropre pour « opération clandestine intérieure ». Le quatrième volume, intitulé « Rapports Internes Complémentaires sur le Renseignement Extérieur et Militaire » présente un historique de la CIA de 1946 à 1975. Le cinquième volume, intitulé « L’Assassinat du Président John F. Kennedy et le Travail des Agences de Renseignement », tente d’établir si les services secrets US ont ou non conspiré pour entretenir le secret autour de l’assassinat de JFK. Le dernier volume, intitulé « Rapports Complémentaires sur les Activités de Renseignement », traite de l’évolution historique et de l’organisation de la capacité de renseignement nationale de 1776 à 1976.
Des extraits de ces rapports ont été publiés en français sous le titre Les Complots de la CIA. Manipulations et assassinats (Stock, 1976).

[43] Kathryn Olmsted, Challenging the Secret Government : The Post-Watergate Investigations of the CIA and FBI (University of North Carolina Press, Chapelhill, 1996), p.9.

[44] Quotidien britannique The Independent du 1er décembre 1990.

[45] Jonathan Kwitny, « The CIA’s Secret Armies in Europe » dans The Nation , 6 avril 1992, p.445.

[46] Arthur Rowse, « Gladio. The Secret US War to Subvert Italian Democracy » dans Covert Action Quarterly, n°49, Été 1994.

[47] Requête FOIA : « L’Operation ‘Gladio’ de la CIA », déposée par Malcolm Byrne le 15 avril 1991. Requête FOIA n° 910113.

[48] Quotidien italien Corriere della Sera du 29 mai 1995.

[49] Magazine politique autrichien Zoom, n° 4/5, 1996 : « Es muss nicht immer Gladio sein. Attentate, Waffenlager, Erinnerungslücken », p.6.

[50] Bericht betreff US Waffenlager. Oesterreichisches Bundesministerium für Inneres. Generaldirektor für die öffentliche Sicherheit. Mag. Michael Sika. 28 novembre 1997. Vienne, p.10.

[51] Lettre datée du 28 décembre 2000 et adressée par la CIA à l’auteur concernant la requête FOIA F-2000-02528 portant sur l’opération Gladio.

[52] Lettre datée du 23 janvier 2001 et adressée par l’auteur à Mme Dyer de la CIA.

[53] Lettre datée du 7 février 2001 et adressée par la coordinatrice des questions d’information et de respect de la vie privée Kathryn I. Dyer à l’auteur.

[54] Au moment de la mise sous presse de l’édition française, soit 6 ans après la demande, l’auteur attend toujours… (Note de l’éditeur)

[55] Agence de presse internationale Associated Press, 14 novembre 1990.

[56] Télévision britannique. BBC Newsnight, 4 avril 1991, 22 h 30. Reportage du journaliste Peter Marshall sur Gladio.

[57] Ibid.

[58] Imperial War Museum, Londres. Exposition sur les Guerres Secrètes. Visitée par l’auteur le 20 mai 1999. Le 4 juin 1999, l’auteur rencontra Mark Siemens, du département de recherche du musée et en charge de l’exposition sur les Guerres Secrètes, qui souligna que l’unité secrète SOE, créée pendant le Seconde Guerre mondiale, était le prédécesseur des stay-behinds Gladio. L’auteur ne parvint à obtenir du MI6 aucune information supplémentaire sur le phénomène.

[59] Michael Smith, New Cloak, Old Dagger : How Britain’s Spies Came in from the Cold (Gollancz, Londres, 1996), p.117. Basé sur des entretiens avec Simon Preston le 11 octobre 1995 et Michael Giles le 25 octobre 1995.

[60] Smith, Dagger, p.117.

[61] Ibid., p.118.





source:
à la loupe http://www.voltairenet.org/article162763.html


Dernière édition par invitée le Mar 1 Mar 2011 - 2:36, édité 8 fois
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MessageSujet: Re: LES ARMÉES SECRÈTES DE L'OTAN   Sam 15 Mai 2010 - 10:33

IV - LES ÉGOUTS DE SA MAJESTÉ
par Daniele Ganser*







Les réseaux stay-behind, qui permettent à l’OTAN de contrôler la vie politique des États alliés, ont été construits à partir des réseaux de résistance au nazisme que les Britanniques avaient organisé et soutenu durant la Seconde Guerre mondiale. Cependant, la lutte contre le communisme a servi de justification à toutes sortes d’opérations au Royaume-Uni même (attentats terroristes sous faux drapeau et assassinats de républicains irlandais), en Europe continentale (principalement en France, au Bénélux, dans les pays nordiques, et jusqu’en Suisse neutre), et même en Afrique et en Asie (par exemple pour encadrer le massacre des populations francophones du Cambodge par les Khmers rouges). Dans ce quatrième volet de l’histoire du Gladio, Daniele Ganser nous dévoile les égouts de Sa Majesté.






La vérité définitive sur la Guerre froide ne sera jamais écrite, l’Histoire évoluant sans cesse au rythme des sociétés qui la font et l’étudient. Mais les historiens de nombreux pays s’accordent à dire que le fait majeur de cette période fut, du point de vue des Occidentaux, la lutte contre le communisme à l’échelle de la planète. Dans ce combat qui aura marqué l’histoire du XXe siècle comme peu d’autres, l’ancienne superpuissance coloniale britannique dut renoncer à son hégémonie au profit des États-Unis. Ces derniers instrumentèrent la lutte contre le communisme pour accroître leur influence, décennie après décennie. Depuis l’effondrement de l’Union soviétique qui mit un terme à la Guerre froide en 1991, l’Empire américain s’est assuré une domination jamais vue dans toute l’histoire.

En Grande-Bretagne, l’establishment conservateur s’émut vivement en 1917, quand, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un régime communiste fut mis en place dans un lointain mais vaste pays agricole. Après la Révolution russe, les communistes prirent le contrôle des usines et annoncèrent que les moyens de production étaient dorénavant la propriété du peuple. Dans la plupart des cas, les investisseurs perdirent tout. Dans ses Origines de la Guerre froide, l’historien Denna Frank Fleming observa que nombre des bouleversements sociaux apportés par la Révolution, notamment l’abolition des cultes et de la noblesse paysanne, « auraient pu être acceptés par les conservateurs, à l’étranger, avec le temps mais la nationalisation de l’industrie, du commerce et de la terre, jamais ». L’exemple de la Révolution russe ne fut suivi nulle part. « J.B. Priestly a dit un jour que l’esprit des conservateurs anglais s’était fermé lors de la Révolution russe et ne s’est plus jamais rouvert depuis. » [1]

Largement ignorée à l’Ouest, la guerre secrète contre le terrorisme débuta donc immédiatement après la Révolution russe, quand la Grande-Bretagne et les États-Unis levèrent des armées secrètes contre les nouveaux pays satellites de l’Union soviétique. Entre 1918 et 1920, Londres et Washington s’allièrent à la droite russe et financèrent une dizaine d’interventions militaires sur le sol soviétique, dont toutes échouèrent à renverser les nouveaux dirigeants tout en faisant naître chez les élites communistes et chez le dictateur Staline de très forts soupçons quant aux intentions de l’Occident capitaliste [2]. Dans les années qui suivirent, l’Union soviétique renforça son appareil sécuritaire jusqu’à devenir un État totalitaire n’hésitant pas à arrêter les étrangers présents sur son sol, suspectés d’être des agents de l’Ouest. Comme il devint évident qu’il ne serait pas aisé de renverser le régime communiste en Russie, la Grande-Bretagne et ses alliés consacrèrent leurs efforts à empêcher le communisme de s’étendre à d’autres pays.

En juillet 1936, le dictateur fasciste Franco tenta un coup d’État contre le gouvernement de la gauche espagnole et, au cours de la guerre civile qui s’ensuivit, élimina l’opposition et les communistes espagnols, bénéficiant pour cela du soutien silencieux des gouvernements de Londres, Washington et Paris. Si l’ascension d’Adolf Hitler ne fut pas combattue, c’est en grande partie parce qu’il désignait le bon ennemi : le communisme soviétique. Pendant la guerre civile espagnole, les armées de Hitler et Mussolini purent librement bombarder l’opposition républicaine. Après avoir déclenché la Seconde Guerre mondiale, Hitler lança trois grandes offensives contre la Russie, en 1941, 1942 et 1943, qui faillirent porter un coup fatal au bolchevisme. De tous les belligérants, c’est l’Union soviétique qui paya le plus lourd tribut : 15 millions de morts parmi les civils, 7 millions parmi les soldats et 14 millions de blessés [3]. Les historiens russes ont depuis prétendu que, malgré les demandes urgentes de Moscou, les États-Unis, qui perdirent 300 000 hommes pour libérer l’Europe et l’Asie, s’étaient entendus avec la Grande-Bretagne pour ne pas ouvrir de deuxième front à l’Ouest, ce qui aurait naturellement mobilisé des troupes allemandes et, par conséquent, diminué leur nombre sur le front russe. C’est seulement après Stalingrad que le rapport de force s’inversa : l’Armée rouge eut enfin le dessus sur les Allemands et marcha vers l’Ouest ; c’est ce qui explique, toujours selon les historiens russes, que les Alliés, craignant de perdre du terrain, ont rapidement ouvert un second front et, après le débarquement de Normandie, rejoint les Soviétiques à Berlin [4].

Les historiens britanniques attestent de toute une succession d’intrigues qui ont façonné les autres pays et le leur. « L’Angleterre moderne a toujours été un haut lieu de subversion - aux yeux des autres mais pas aux siens », observa Mackenzie après la Seconde Guerre mondiale. « D’où ce miroir à deux faces : d’un côté la perception à l’étranger d’une Angleterre intrigante, subtile et totalement secrète, et de l’autre une image d’honnêteté, de simplicité et de bienveillance partagée par une majorité de sujets. » [5] Pour Mackenzie, la légendaire guerre secrète pratiquée par les Britanniques trouve son origine « dans l’histoire des “petites guerres” qui façonnèrent l’histoire de l’Empire britannique » [6]. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, les stratèges du ministère de la Défense britannique conclurent que leurs opérations secrètes devaient « s’inspirer de l’expérience acquise en Inde, en Irak, en Irlande et en Russie, c’est-à-dire développer une guérilla assortie de techniques de combat empruntées à l’IRA » [7].

En mars 1938, peu après l’annexion de l’Autriche par Hitler, un nouveau département fut créé au MI6, sous le nom de Section D, chargé de développer des opérations de subversion en Europe. La Section D commença à former des commandos de sabotage stay-behind dans les pays menacés par une agression allemande [8]. Quand, en 1940, l’invasion du sud de l’Angleterre sembla imminente, la « Section D entreprit de disséminer des réserves d’armes et des agents recruteurs dans toute la Grande-Bretagne, sans en informer personne. Le MI5, qui opère à l’intérieur des frontières du pays, s’inquiéta quand il reçut les premiers rapports sur les activités de la Section D et plusieurs de ses agents furent arrêtés comme espions avant que la vérité ne soit découverte. » [9] Le recrutement et la direction des agents stay-behind par les membres de la Section D semblaient se faire dans le plus grand secret : « L’apparence de ces inconnus [les agents de la Section D] dans leurs costumes de ville et leurs berlines noires et la mystérieuse impression qui s’en dégageait ne tarda pas à inquiéter la population », se souvient Peter Wilkinson, un ancien agent du SOE. Les agents secrets rendaient également furieux « les responsables militaires en refusant systématiquement d’expliquer les raisons de leur présence ou d’évoquer le contenu de leurs missions, se contentant d’indiquer que tout cela était top secret » [10]. Un demi-siècle plus tard, l’exposition de l’Imperial War Museum de Londres consacrée aux « guerres secrètes » révéla au public comment « la section D du MI6, conformément à la doctrine stay-behind, avait également mis en place en Angleterre des armées de résistants baptisées “Unités Auxiliaires” et équipées en armes et explosifs ». Ces premières unités Gladio de Grande-Bretagne « reçurent un entraînement spécial et apprirent à opérer derrière les lignes ennemies dans l’hypothèse où l’île serait envahie par les Allemands. S’appuyant sur un réseau de cachettes secrètes et de caches d’armes, elles devaient pratiquer des actes de sabotages et de guérilla contre l’occupant allemand. » [11] L’envahisseur n’étant jamais venu, on ignore si ce plan aurait pu fonctionner. Mais, en août 1940, « une armée assez hétéroclite » fut tout de même déployée le long des littoraux anglais et écossais de la mer du Nord, aux endroits les plus vulnérables à une invasion [12].

La zone d’action de la Section D du MI6 était initialement limitée à la Grande-Bretagne. Il en fut ainsi jusqu’en juillet 1940, lorsque le Premier ministre britannique Winston Churchill ordonna la création d’une armée secrète baptisée SOE destinée à « mettre le feu à l’Europe en épaulant les mouvements de résistance et en menant des opérations de subversion en territoire ennemi » [13]. Un mémorandum du ministère de la Guerre daté du 19 juillet 1940 indique que : « Le Premier ministre a également décidé, après consultation des ministres concernés, qu’une nouvelle organisation devait être créée immédiatement avec pour mission de coordonner toutes les actions de subversion et de sabotage dirigées contre l’ennemi hors du territoire national ». Le SOE fut placé sous le commandement de Hugh Dalton, ministre de l’Économie de guerre. Après que les Allemands eurent envahi la France et semblèrent installés pour longtemps, le ministre Dalton fit valoir la nécessité d’engager une guerre secrète contre les forces allemandes dans les territoires occupés : « Nous devons organiser, à l’intérieur des territoires occupés, des mouvements comparables au Sinn Fein en Irlande, à la guérilla chinoise qui lutte en ce moment contre le Japon, aux irréguliers espagnols qui jouèrent un rôle non négligeable dans la campagne de Wellington ou, autant le reconnaître, des mouvements comparables aux organisations développées si remarquablement par les nazis eux-mêmes dans presque tous les pays du monde ». Il semblait évident que les Britanniques ne pouvaient se permettre de négliger le recours à la guerre clandestine, Dalton ajouta : « Cette “internationale démocratique” doit employer différentes méthodes, y compris le sabotage des installations industrielles et militaires, l’agitation syndicale et la grève, la propagande continuelle, les attentats terroristes contre les traîtres et les dirigeants allemands, le boycott et les émeutes. » Il fallait donc bâtir, dans le plus grand secret, un réseau de résistance, en faisant appel aux têtes brûlées de l’armée et du renseignement britanniques : « Ce qu’il nous faut c’est une nouvelle organisation qui coordonne, inspire, supervise et assiste les réseaux des pays occupés qui devront en être les acteurs directs. Nous devrons pour cela pouvoir compter sur la plus absolue discrétion, sur une bonne dose d’enthousiasme fanatique, sur la volonté de coopérer avec des personnes de nationalités différentes et sur le soutien inconditionnel du pouvoir politique. » [14]

Sous l’égide du ministre Dalton, le commandement opérationnel du SOE fut confié au général de division Sir Colin Gubbins, un petit homme sec et maigre, originaire des Highlands et portant une moustache, qui allait par la suite jouer un rôle déterminant dans la création du Gladio britannique [15]. « Le problème et sa solution consistaient à encourager et à permettre aux peuples des pays occupés de nuire autant que possible à l’effort de guerre allemand par le sabotage, la subversion, le débrayage, des raids éclairs, etc. ... », décrivit Gubbins, « et, dans le même temps, préparer en territoire ennemi des forces secrètes organisées, armées et entraînées qui n’interviendraient que lors de l’assaut final. » Le SOE était en réalité le précurseur de l’Opération Gladio, initié au milieu de la Seconde Guerre mondiale. Gubbins résume ce projet ambitieux en ces termes : « Au bout du compte, ce plan consistait à faire parvenir dans les zones occupées un grand nombre d’hommes et d’importantes quantités d’armes et d’explosifs » [16]

Le Special Operations Executive employait une grande partie des effectifs de la Section D et il finit par devenir à lui seul une organisation majeure, comptant plus de 13 000 hommes et femmes dans ses rangs et opérant dans le monde entier en étroite collaboration avec le MI6. S’il arriva au SOE d’effectuer des missions en Extrême-Orient, depuis des bases arrières situées en Inde et en Australie, l’Europe de l’Ouest restait son principal théâtre d’opérations où il se consacrait presque exclusivement à la création des armées secrètes nationales. Le SOE encourageait le sabotage et la subversion dans les territoires occupés et établissait des noyaux d’hommes entraînés capables d’assister les groupes de résistants dans la reconquête de leurs pays respectifs. « Le SOE fut pendant 5 ans le principal instrument d’intervention de la Grande-Bretagne dans les affaires politiques internes de l’Europe », précise le rapport du British Cabinet Office, « un instrument extrêmement puissant », puisque capable d’exécuter une multitude de tâches, « Tant que le SOE était en action, aucun homme politique européen ne pouvait croire au renoncement ou à la défaite des Britanniques » [17]



Longtemps connu sous le nom de code "C",
Sir Stewart Menzies fut directeur du MI6 de 1939 à 1952.
Il assura la pérennité du {stay behind} après la victoire
contre les nazis.
© E.O. Hoppé



Officiellement, le SOE fut dissous et son commandant démissionna au lendemain de la guerre, en janvier 1946. Cependant Sir Steward Menzies, qui dirigea le MI6 de 1939 à 1952, n’allait certainement pas renoncer à un outil aussi précieux que l’armée secrète, d’autant que le directeur du Département des Opérations Spéciales du MI6 assurait que les actions clandestines de la Grande-Bretagne se poursuivraient pendant la Guerre froide. Le rapport du gouvernement sur le SOE, document qui fut tenu secret pendant un temps, conclut que : « Il est quasiment certain que, sous une forme ou sous une autre, le SOE devra être restauré dans une guerre future » [18]. Les objectifs à long terme du SOE et de son successeur, le Special Operations Branch du MI6, approuvés provisoirement par le Conseil de l’État-major britannique le 4 octobre 1945, prévoyaient d’abord la création du squelette d’un réseau capable de s’étendre rapidement en cas de guerre et, dans un second temps, la réévaluation des besoins du gouvernement britannique pour ses opérations clandestines à l’étranger. « Il a été décidé de préparer ces actions en priorité dans les pays susceptibles d’être envahis au cours des premières phases d’un conflit avec l’Union soviétique, mais non encore soumis à la domination de Moscou. » [19] Après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe de l’Ouest demeura donc le principal théâtre des opérations de la guerre secrète britannique.



A partir de 1946, Sir Colin Gubbins
commanda une nouvelle section du MI6,
qui intégra les réseaux stay-behind
de la Seconde Guerre mondiale.


Après le démantèlement du SOE le 30 juin 1946, une nouvelle section dite « Special Operations » (SO) fut créée au sein du MI6 et placée sous le commandement du général de division Colin Gubbins. D’après le spécialiste néerlandais des services secrets Frans Kluiters, le MI6 promouvait la formation d’armées anticommunistes secrètes « tandis que les Special Operations commençait à bâtir des réseaux en Allemagne de l’Ouest, en Italie et en Autriche. Ces réseaux (des organisations stay-behind) pouvaient être activés en cas d’une éventuelle invasion soviétique, afin de récolter des informations et d’effectuer des actes de sabotage offensif » [20]. Gubbins veilla à ce qu’après 1945 les effectifs soient maintenus en Allemagne, en Autriche, en Italie, en Grèce et en Turquie ; en effet, le SOE et ses successeurs « avaient d’autres préoccupations politiques que la seule défaite de l’Allemagne ». La directive de 1945, particulièrement explicite, « établissait clairement que les principaux ennemis du SOE étaient le communisme et l’Union soviétique » car l’on considérait que les intérêts britanniques étaient « menacés par l’Union soviétique et le communisme européen » [21] Quelques années plus tard, dans l’espoir de gagner le soutien de la représentation nationale à la poursuite des opérations clandestines, le ministre des Affaires étrangères britannique Ernest Bevin s’adressa au Parlement le 22 janvier 1948 pour demander instamment la création d’unités armées spécialisées destinées à lutter contre la subversion et les « cinquièmes colonnes » soviétiques. À l’époque, seuls quelques rares parlementaires savaient que cette proposition était en réalité déjà en application.

Washington partageant la même hostilité que Londres à l’égard des Soviétiques, les deux puissances travaillaient en étroite collaboration sur les questions militaires et de renseignement. La Maison-Blanche chargea Frank Wisner [22], directeur de l’Office of Policy Coordination (OPC), le bureau de coordination politique des opérations spéciales de la CIA, d’établir des armées secrètes stay-behind dans toute l’Europe de l’Ouest, avec l’aide de la Special Operations Branch du MI6, dirigée par le colonel Gubbins. Comme l’expliquent Roger Faligot et Rémi Kauffer, deux historiens français spécialistes des services secrets, la CIA et le MI6 se chargèrent dans un premier temps de « neutraliser les dernières unités clandestines des puissances de l’Axe en Allemagne, en Autriche et dans le Nord de l’Italie » puis d’enrôler certains membres des factions fascistes vaincues dans leurs nouvelles armées secrètes anticommunistes. « Et c’est ainsi que, par l’intermédiaire de l’OPC de la CIA et de la SOB du SIS, les services secrets des grandes démocraties qui venaient de gagner la guerre tentèrent ensuite de “retourner” certains de leurs commandos contre leur ancien allié soviétique. » [23]

Parallèlement au MI6 et à la CIA et à leurs départements des opérations spéciales respectifs, le SOB et l’OPC, une coopération fut également établie entre les Forces Spéciales des armées britanniques et américaines. Les SAS et les Bérets Verts américains, spécialement entraînés pour effectuer des missions secrètes en territoire ennemi, menèrent conjointement de nombreuses opérations durant la Guerre froide, au nombre desquelles figure la formation des armées secrètes stay-behind. Les anciens officiers de la Marine Royale Giles et Preston qui avaient mis en place le Gladio autrichien relatèrent que les recrues étaient envoyées au Fort Monckton, un bâtiment datant des guerres napoléoniennes situé sur le front de mer près de Portsmouth, en Angleterre, où ils s’entraînaient aux côtés des SAS, sous la direction du MI6. Ils avaient personnellement pris part à ces exercices Gladio et avaient été initiés à l’utilisation des codes secrets, au maniement des armes et aux opérations clandestines [24] Decimo Garau fut l’une de ces recrues formées par le SAS britannique avant de devenir instructeur au Centro Addestramento Guastatori (CAG), une base du Gladio italien située à Capo Marragiu, en Sardaigne. « Je fus invité à passer une semaine à Poole, en Angleterre, pour m’entraîner avec les Forces Spéciales », confirma l’instructeur Garau après les révélations sur l’existence de Gladio, en 1990. « J’ai effectué un saut en parachute au-dessus de la Manche. J’ai participé à leur entraînement, ça s’est très bien passé entre nous. Ensuite, on m’a envoyé à Hereford pour préparer et effectuer des exercices avec les SAS. » [25]

À cette époque, les Britanniques étaient les plus expérimentés en matière d’opérations secrètes et de guerre non conventionnelle. Leurs Forces Spéciales, les SAS, avaient été créées en Afrique du Nord en 1942 avec pour mission de frapper loin derrière les lignes ennemies. Les plus dangereux adversaires des SAS britanniques étaient sans nul doute la SS allemande fondée dès avant la Seconde Guerre mondiale et commandée par Heinrich Himmler. Comme toutes les Forces Spéciales, la SS était une unité combattante d’élite avec ses insignes - un uniforme noir bien sanglé, orné d’une tête de mort et d’une dague couleur argent - et convaincue de sa supériorité sur tous les corps de l’armée régulière, ses éléments se taillèrent d’ailleurs très vite une réputation de « tueurs fanatiques ». Suite à la défaite de l’Allemagne nazie, les Forces Spéciales de la SS furent considérées comme une organisation criminelle et dissoute par le Tribunal de Nuremberg en 1946.

Après la victoire, le SAS fut lui aussi démantelé en octobre 1945. Cependant, la nécessité de mener des coups tordus et des missions périlleuses croissant à mesure que l’influence de la Grande-Bretagne dans le monde s’étiolait, le SAS fut restauré et envoyé pour se battre derrière les lignes ennemies, notamment en Malaisie en 1947. Depuis leur quartier général de Hereford surnommé « la Nursery », les SAS préparèrent de nombreuses missions dans la plus grande discrétion comme, par exemple, celle effectuée en 1958 à la demande du sultan d’Oman, dans le cadre de laquelle ils contribuèrent à réprimer une guérilla marxiste en rébellion contre la dictature du régime. L’opération devait garantir le financement du service à l’avenir puisque, comme le comprit un officier du SAS, ils prouvèrent qu’ils « pouvaient être aéroportés vers une zone de trouble rapidement et discrètement et opérer dans un endroit reculé en toute confidentialité, un atout très apprécié du gouvernement conservateur de l’époque ». [26] Si leur fait d’armes le plus célèbre reste l’assaut de l’ambassade d’Iran à Londres, en 1980, ils furent également actifs pendant la guerre des Malouines en 1982. Le déploiement de forces le plus massif des SAS depuis la Seconde Guerre mondiale eut lieu pendant la guerre du Golfe en 1991. En 1999, ils collaborèrent une fois de plus avec les Bérets Verts pour entraîner et équiper l’armée de Libération du Kosovo avant et pendant les bombardements de l’OTAN sur la province alors contrôlée par les Serbes.

Le député conservateur Nigel West souligna à juste titre que, à l’instar des Bérets Verts : « Le SAS britannique aurait joué un rôle stratégique dans l’Opération Gladio si les Soviétiques avaient envahi l’Europe de l’Ouest », sous-entendant ainsi l’implication du service auprès des armées stay-behind d’Europe [27]. Les deux unités d’élite collaboraient étroitement. Preuve de cette entente, les membres des Forces Spéciales états-uniennes portèrent à partir de 1953 le fameux béret vert emprunté à l’uniforme de leurs modèles britanniques. Le port de ce couvre-chef « étranger » contraria de nombreux hauts gradés de l’armée US. C’est seulement quand le président Kennedy, lui-même grand partisan des opérations secrètes et des Forces Spéciales, l’approuva lors d’une visite à Fort Bragg, le quartier général des commandos états-uniens, en octobre 1961, que le béret fut officiellement adopté aux États-Unis pour devenir rapidement l’emblème du plus prestigieux des commandos du pays. L’admiration des États-uniens pour l’illustre et glorieux SAS perdura de nombreuses années, ils avaient même coutume d’appeler le quartier général de Hereford la « Maison Mère » et les officiers formés en Grande-Bretagne jouissaient d’un certain prestige à leur retour aux États-Unis. De leur côté, les Britanniques veillaient également à entretenir cette alliance, en 1962, ils nommèrent d’ailleurs le commandant des Bérets Verts, le général de division William Yarborough, membre honoraire du SAS.

Deux ans avant qu’éclate l’affaire Gladio, en 1988, la BBC dévoila l’existence d’une coopération entre les Forces Spéciales états-uniennes et britanniques. Dans un documentaire intitulé The Unleashing of Evil, elle révéla au public comment le SAS et les Bérets Verts n’avaient pas hésité à torturer leurs prisonniers au cours de chacune de leurs campagnes menées depuis 30 ans au Kenya, en Irlande du Nord, à Oman, au Vietnam, au Yémen, à Chypre et dans d’autres pays. Luke Thomson, un ancien officier membre des Bérets Verts, expliquait devant la caméra que les troupes d’élites états-uniennes et britanniques suivaient à Fort Bragg un programme d’entraînement commun. Sur quoi, Richard Norton Taylor, qui réalisait le documentaire et se distingua deux ans plus tard par ses investigations sur l’affaire Gladio, conclut que la cruauté « est finalement plus répandue et plus ancrée dans notre nature que nous aimons à le croire ». [28] Lors d’une autre opération top secret, les Bérets Verts entraînèrent également les escadrons Khmers Rouges qui participèrent au génocide cambodgien, après que le contact eut été établi par Ray Cline, haut responsable de la CIA et conseiller spécial du président Ronald Reagan.




Quand éclata l’affaire de l’Irangate en 1983, le président Reagan, qui voulait à tout prix éviter un nouveau scandale, demanda au Premier ministre britannique Margaret Thatcher de prendre le relais, elle envoya donc les SAS au Cambodge pour entraîner les troupes de Pol Pot. « Nous nous sommes d’abord rendus en Thaïlande en 1984 », témoignèrent par la suite des officiers du SAS, « on travaillait avec les Yankees, on était très proches, comme des frères. Ils n’aimaient pas ça plus que nous. On a appris un tas de trucs techniques aux Khmers Rouges, se souvient l’officier. Au début, ils voulaient simplement entrer dans les villages et découper les gens à la machette. On leur a dit de se calmer. » Les SAS n’étaient visiblement pas très à l’aise dans cette mission : « On aurait été nombreux à changer de camp à la première occasion. On était tellement dégoûtés. On détestait tellement être associés à Pol Pot. Je vous assure : on est des soldats, pas des tueurs d’enfants. » [29]

« Mon expérience des opérations secrètes m’a appris qu’elles ne le restaient jamais longtemps », dit avec un sourire le maréchal Lord Carver, chef de l’état-major et futur commandant en chef de la Défense britannique, une remarque qui pourrait fort bien s’appliquer à Gladio. « Une fois que vous avez mis un doigt dans l’engrenage, il y a un risque que les Forces Spéciales commencent à agir selon leurs propres règles, comme le firent les Français en Algérie et peut-être plus récemment dans l’affaire du Rainbow Warrior en Nouvelle-Zélande », au cours de laquelle le Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage (SDECE) avait, le 10 août 1985, coulé le navire de Greenpeace qui tentait alors de s’opposer aux essais nucléaires français dans le Pacifique [30] L’engrenage désignait bien sûr aussi les agissements des SAS en Irlande du Nord où ils étaient considérés comme des terroristes ni plus ni moins par les républicains irlandais. « Il y a de bonnes raisons de penser », accusaient leurs opposants, « que, même du point de vue britannique, le SAS posa en réalité plus de problèmes en Irlande du Nord qu’il ne permit d’en résoudre. » [31]

Quand éclata le scandale Gladio en 1990, la presse britannique observa qu’il était « à présent établi que le Special Air Service (SAS) était mêlé jusqu’au cou dans le projet de l’OTAN et qu’il avait servi, avec le MI6, à former des guérilleros et des saboteurs ». Les journaux du pays parlèrent notamment d’une « unité stay-behind italienne formée en Grande-Bretagne. Tout semble indiquer que cela a duré jusqu’au milieu des années quatre-vingt (...) il a été prouvé que les SAS ont aménagé dans la zone allemande sous occupation britannique des caches où étaient entreposées des armes. » [32] Les informations les plus précieuses sur le rôle joué par le Royaume-Uni ont été fournies par l’enquête parlementaire suisse sur l’armée secrète stay-behind helvétique P26. « Les services secrets britanniques ont collaboré étroitement avec une organisation clandestine armée, P26, dans le cadre d’une série d’accords secrets liant un réseau européen de groupes de “résistants” », révéla un quotidien à une population suisse abasourdie et convaincue de la neutralité de son pays. Le juge Cornu qui fut chargé d’enquêter sur l’affaire décrivit dans son rapport « la collaboration entre le groupe [P26] et les services secrets britanniques comme “intense”, ces derniers ayant apporté leur précieux savoir-faire. Selon le rapport, les cadres du P26 ont participé à des exercices réguliers au Royaume-Uni. Les conseillers britanniques, peut-être du SAS, ont visité des camps d’entraînement secrets en Suisse. » Ironie du sort, les Britanniques en savaient plus sur l’armée secrète suisse que les Suisses eux-mêmes, parce que « les activités du P26, ses codes, et le nom du chef du groupe, Efrem Cattelan, étaient connus des services anglais tandis que le gouvernement helvétique était maintenu dans l’ignorance, précise le rapport. Il affirme que les documents relatifs aux accords secrets conclus entre les Britanniques et le P26 n’ont jamais été retrouvés. » [33]

Pendant les années soixante, soixante-dix et quatre-vingt, les Gladiateurs suisses furent formés au Royaume-Uni par les instructeurs des Forces Spéciales britanniques. D’après Aloïs Hürlimann, instructeur militaire et vraisemblablement ancien membre du Gladio suisse, cet entraînement incluait des opérations non simulées contre des activistes de l’IRA, probablement en Irlande du Nord. Hürlimann laissa échapper ces révélations au cours d’une conversation dans le cadre d’un cours d’anglais. Dans une langue approximative, il expliqua comment, en mai 1984, il avait pris part à des exercices secrets en Angleterre, qui comportaient la prise d’assaut réelle d’un dépôt de munitions de l’IRA. Hürlimann ajouta avoir personnellement participé à cette mission, en tenue de camouflage, et avoir constaté la mort d’au moins un des membres de l’IRA [34].

Chose intéressante, l’enquête du juge Cornu permit de découvrir, en 1991, la présence, quelque part en Angleterre du centre de commandement et de communications de Gladio, équipé du système Harpoon si caractéristique. En 1984, un « Accord de Coopération », complété trois ans plus tard par un « Mémorandum sur l’Assistance Technique », faisait explicitement état de « centres d’entraînement en Grande-Bretagne, [de] l’installation d’un centre de transmission suisse en Angleterre et,[ de] la coopération des deux services sur les questions techniques ». Malheureusement, comme le déplore le juge Cornu, « nous ne sommes parvenus à retrouver ni l’“Accord de Coopération” ni le “Mémorandum sur l’Assistance Technique” ». La personne responsable à l’UNA, les services secrets militaires suisses, déclara qu’il les avait dû « les transmettre aux services secrets britanniques en décembre 1989 pour des raisons inconnues, sans en conserver la copie » [35] « Les cadres de l’organisation suisse considéraient les Britanniques comme les meilleurs spécialistes en la matière », précise le rapport du gouvernement de Berne [36].

Après la découverte des armées secrètes fin 1990, un ancien responsable du renseignement de l’OTAN qui resta anonyme prétendit qu’« il y avait une division du travail entre le Royaume-Uni et les USA, les premiers se chargeant des opérations en France, en Belgique, aux Pays-Bas, au Portugal et en Norvège tandis que les Américains s’occupaient de la Suède, de la Finlande et du reste de l’Europe » [37]. Cette séparation des tâches n’alla pas sans mal dans tous les pays, comme le montre l’exemple italien. Le 8 novembre 1951, le général Umberto Broccoli, l’un des premiers directeurs du SIFAR, les services secrets militaires italiens, écrivit au ministre de la Défense Efisio Marras afin d’évoquer les questions relatives au réseau stay-behind et à l’entraînement des Gladiateurs. Broccoli expliquait que les Britanniques avaient déjà créé des structures semblables aux Pays-Bas, en Belgique et « vraisemblablement aussi au Danemark et en Norvège ». Le général était heureux de confirmer que la Grande-Bretagne « se propose de nous faire profiter de sa grande expérience » tandis que les États-uniens ont « offert de contribuer activement à notre organisation en fournissant des hommes, du matériel (gratuit ou presque) et peut-être même des fonds ». Broccoli soulignait combien il serait judicieux d’envoyer 7 officiers italiens triés sur le volet suivre un entraînement spécial en Angleterre entre novembre 1951 et février 1952 car ces officiers pourraient ensuite transmettre leur expérience aux Gladiateurs italiens. Le chef des services secrets militaires Broccoli demandait au ministre de la Défense Marras « de donner son approbation à ce programme parce que, même si les Britanniques l’ignorent, je me suis entendu avec les services secrets américains pour que l’Italie s’y engage » [38].

La formation Gladio fournie par les Britanniques n’était pas gratuite, il s’agissait en fait d’un commerce lucratif ; Broccoli reconnaissait que l’« on peut s’attendre à un coût total d’environ 500 millions de lires qui ne peuvent être pris sur le budget du SIFAR et qui devraient être compris dans celui des Forces armées » [39]. Comme l’indiquait le général italien, le MI6 avait offert d’entraîner les officiers du Gladio italien à condition que l’Italie commande de l’armement à la Grande-Bretagne. Dans le même temps, cependant, la CIA, dans ce qui ressemble fort à une tentative pour étendre sa sphère d’influence, proposait de fournir gratuitement le Gladio en armes. Au bout du compte, les Italiens choisirent de ne pas choisir : ils envoyèrent leurs officiers recevoir la prestigieuse instruction des centres d’entraînement britanniques et conclurent simultanément avec les États-Unis un accord secret qui leur garantissait un approvisionnement gratuit en armes. Cela ne plut pas aux Britanniques. Lorsque le général Ettore Musco, qui succéda à Broccoli à la tête du SIFAR se rendit en Angleterre pour visiter le Fort Monckton, l’accueil fut particulièrement froid : « En 1953, les Britanniques, furieux de s’être fait rouler, reprochèrent au général Musco que “son service se soit livré corps et âme aux Américains” » [40].

L’Italie ne fut pas le seul théâtre de cette lutte entre la CIA et le MI6 pour accroître leurs sphères d’influence respectives. Fin 1990, ayant appris l’existence du réseau secret, le ministre de la Défense belge Guy Coëme expliqua que « les relations entre les services du renseignement britannique et belge remontaient aux contacts établis par M. Spaak et le chef des services de renseignement du Royaume-Uni [Menzies] et à un arrangement conclu entre les États-Unis, la Grande-Bretagne et la Belgique » [41] Ce ménage à trois avait aussi ses inconvénients, le MI6 et la CIA voulant tous deux s’assurer que la Belgique ne privilégierait pas l’un au détriment de l’autre. Le patron du MI6 Steward Menzies écrivit alors au Premier ministre belge de l’époque Paul Henri Spaak une lettre datée du 27 janvier 1949 : « J’ai eu le plaisir de pouvoir m’entretenir personnellement avec vous de certains sujets concernant nos pays respectifs que je considère comme primordiaux et qui m’ont particulièrement préoccupé ces derniers temps ». À la suite de quoi, Menzies insistait sur la nécessité d’intensifier la collaboration « sur la question du Kominform et de possibles activités hostiles » et de commencer « à concevoir des organisations de renseignement et d’action utiles en cas de guerre ». Plus précisément, « certains officiers devraient se rendre au Royaume-Uni dans les mois qui viennent afin d’étudier, en collaboration avec mes services, les aspects concrets de ces questions ». Très inquiet à l’idée que Spaak préfère traiter avec la CIA plutôt qu’avec le MI6, Menzies souligna qu’il avait « toujours considéré la participation des États-uniens à la défense de l’Europe de l’Ouest comme capitale » mais qu’il restait convaincu que « les efforts de tous, y compris ceux des Américains, doivent s’inscrire dans un ensemble cohérent. Par conséquent, si les États-Unis devaient poursuivre, conjointement avec [les services belges], des préparatifs en vue de faire face à une guerre, [il jugeait] essentiel que ces activités soient coordonnées avec les [siennes] » et savait qu’il pouvait compter sur la compréhension du Premier ministre belge.

À la suite de quoi, Menzies évoquait le CCWU, le Comité Clandestin de l’Union Occidentale, créé en 1948 et qui dirigea les opérations de guerre non conventionnelle, jusqu’à ce que soit signé, en 1949, le Traité de l’Atlantique Nord et que l’OTAN prenne alors en charge la coordination du réseau Gladio. « Une telle coopération », insistait le Britannique dans sa lettre à Spaak, « permettra avant tout d’éviter des complications avec les chefs de l’état-major de l’Union occidentale. J’ai d’ores et déjà indiqué au chef des services américains que je suis prêt à élaborer des plans pour établir le cadre d’une coopération approfondie avec lui sur cette base, c’est pourquoi je suggère que tous les projets formulés par eux soient soumis à Washington avant d’être discutés à Londres par les services américains et britanniques. » Menzies faisait également remarquer que le Gladio belge devait s’équiper et précisait à ce sujet : « Les demandes en formation et en matériel devront bientôt être formulées. J’ai déjà ordonné la construction de certaines installations destinées à l’entraînement des officiers et de personnes recommandées par la direction de vos services secrets et je serai en mesure de vous procurer les équipements actuellement en cours de production (comme les talkies-walkies) qui seront nécessaires aux opérations clandestines dans un futur proche. » Selon le patron du MI6, une partie de ce matériel pourrait être fournie gracieusement au Gladio belge tandis qu’une autre devait être achetée : « Ces équipement spécialisés pourront être cédés ou loués mais, en ce qui concerne le matériel plus traditionnel (comme des armes légères ou d’autres fournitures militaires), je suggère que les tarifs fassent l’objet de négociations à l’amiable entre les services belges et britanniques ». Il va sans dire que la mise en place du Gladio belge devait se faire dans le plus grand secret, cependant, Menzies précisait tout de même à la fin de sa lettre :« Je sais qu’il est inutile de vous rappeler que ce courrier doit rester hautement confidentiel et ne saurait être divulgué à un tiers sans nos consentements respectifs préalables » [42]

Deux semaines plus tard environ, Spaak répondit à Menzies par une autre lettre dans laquelle il se réjouissait de recevoir l’aide des Britanniques tout en indiquant que les États-uniens avaient également approché les autorités belges à ce sujet et qu’il jugeait donc préférable que Washington et Londres règlent d’abord le problème entre elles. « Je conviens tout à fait », écrivait le Premier ministre belge, « qu’une collaboration des trois services (britanniques, américains et belges) serait extrêmement profitable. » Conscient de la concurrence opposant la CIA et le MI6, Spaak ajoutait : « Si des deux services, américain et belge, l’un venait à rejeter cette collaboration, les services belges se trouveraient dans une situation extrêmement délicate et difficile. C’est pourquoi il me semble que des négociations s’imposent au plus haut niveau entre Londres et Washington afin de régler cette question. » [43]

En Norvège, le patron des services secrets Vilhelm Evang fut l’artisan à la fois de la fondation du réseau stay-behind et de la création de la première agence de renseignement du pays, le Norwegian Intelligence Service ou NIS. Ce diplômé de sciences originaire d’Oslo avait rejoint le petit noyau chargé du renseignement au sein du gouvernement norvégien exilé à Londres en 1942. De retour dans son pays, Evang qui avait établi d’excellentes relations avec les Britanniques fonda en 1946 le NIS qu’il dirigera pendant 20 ans. Les écrits du Norvégien nous apprennent qu’il rencontra en février 1947 un officier du MI6 britannique dont nous ignorons le nom mais « bien introduit dans les hautes sphères de l’armée et de la Défense. Les inquiétudes des Anglais les ont amenés à s’intéresser de près aux stratégies de défense dans les pays sous occupation ennemie. Il semble que les Pays-Bas, la France et la Belgique soient engagés dans des processus d’installation de structures nécessaires à une armée clandestine. » [44]

Dans la Suède voisine et supposée neutre, les Britanniques, avec l’aide de la CIA, jouèrent un rôle prépondérant dans la formation des dirigeants du Gladio local. C’est ce que révéla Reinhold Geijer, un ancien militaire de carrière suédois qui avait été recruté en 1957 par le réseau Gladio local et qui en commanda une division régionale pendant plusieurs décennies. En 1996, Geijer, qui allait alors sur ses 80 ans, raconta devant les caméras de la chaîne suédoise TV 4 comment les Britanniques l’avaient initié aux opérations clandestines en Angleterre. « En 1959, après une escale à Londres, je me rendis dans une ferme dans la campagne près d’Eaton. Mon voyage s’effectuait dans la plus absolue confidentialité, j’utilisais par exemple un faux passeport. Je n’étais même pas autorisé à téléphoner à ma femme », témoignait Geijer. « Le but de cet entraînement était d’apprendre à utiliser des techniques boîtes aux lettres mortes pour recevoir et envoyer des messages secrets, et d’autres exercices à la James Bond. Les Britanniques étaient particulièrement exigeants. J’avais parfois l’impression qu’on en faisait trop. » [45]

Tandis que les armées secrètes étaient découvertes dans toute l’Europe de l’Ouest fin 1990 et que les projecteurs étaient braqués sur l’Angleterre et sur le rôle qu’elle avait joué en sous-main, le gouvernement de John Major refusait obstinément de s’exprimer. « Nous ne parlons pas des questions relatives à la Sécurité nationale », répondaient inlassablement les porte-parole aux questions virulentes des journalistes britanniques [46] Le Parlement britannique ne vit pas la nécessité d’ouvrir un débat public ou une enquête officielle sur le sujet, inspirant, à l’été 1992, cette critique du journaliste Hugh O’Shaughnessy : « Le silence de Whitehall et l’absence quasi-totale de curiosité dont ont fait preuve les parlementaires sur une affaire dans laquelle la Grande-Bretagne est si profondément impliquée sont extraordinaires » [47] La BBC se chargea donc de conclure que : « Le rôle joué de la Grande-Bretagne dans la création d’armées stay-behind à travers l’Europe [avait été] fondamental ». Dans son édition du soir du 4 avril 1991, la chaîne insista sur la dimension criminelle des armées secrètes et déclara : « Le masque est tombé, il cachait bien des horreurs ».

La BBC découvrit que parallèlement à leur fonction stay-behind, les armées secrètes s’étaient également livrées à une entreprise de manipulation politique : « À l’image du glaive antique, l’histoire du Gladio moderne est à double tranchant ». Le documentaire posait toute une série de questions : « Le Gladio était-il, avec ses réserves secrètes d’armes et d’explosifs utilisés par ses inspirateurs, [un instrument] de subversion interne contre la gauche ? Les agents de l’État se sont-ils rendus coupables d’attentats terroristes ? » Et quel fut le rôle exact de la Grande-Bretagne ? Le parlementaire italien Sergio de Julio déclarait face aux caméras : « Nous avons des preuves attestant que, dès la création de Gladio, des officiers furent envoyés en Angleterre pour suivre un entraînement. Ils étaient chargés de constituer les premiers noyaux de l’organisation Gladio. C’est donc bien la preuve, disons, d’une coopération entre le Royaume-Uni et l’Italie. » [48]

Le journaliste de la BBC Peter Marshall interrogeait ensuite le général italien Gerardo Serravalle, qui avait dirigé le Gladio italien entre 1971 et 1974, sur le rôle joué par les Britanniques. Serravalle confirma l’existence d’une collaboration étroite : « J’ai invité [les Britanniques] car nous avions été conviés à visiter leurs bases en Angleterre - les infrastructures stay-behind - je leur ai donc rendu la politesse ». Marshall lui demanda alors : « Où se trouve le centre du réseau britannique ? », ce à quoi le général italien répondit : « Je suis désolé mais je ne vous le révèlerai pas, car cela relève du secret-défense de votre pays ». Puis, le journaliste posa une question à laquelle il pouvait raisonnablement espérer une réponse : « Mais étiez-vous impressionné par les Britanniques ? », ce à quoi Serravalle répondit par l’affirmative : « Oui, nous l’étions car c’est [sic] très efficace, extrêmement bien organisé et qu’il y avait d’excellents éléments » [49]

Un an plus tard, la BBC s’intéressa à nouveau à l’affaire Gladio en diffusant une excellente série de trois documentaires d’Allan Francovich consacrés au sujet. Le réalisateur n’en était pas à son coup d’essai puisque c’est lui qui, en 1980, avait remporté le prix de la critique internationale du Festival de Berlin pour son film On Company Business, qui révélait le côté obscur de la CIA. Après son enquête sur Gladio, il réalisa The Maltese Double Cross où il démontrait les connections entre le crash du vol 103 de la PanAm près de Lockerbie en 1988 et la destruction par erreur la même année d’un appareil d’Iran Air par le vaisseau états-unien USS Vincennes. « Très rares sont ceux qui luttent inlassablement pour la vérité, quitte à se mettre personnellement en danger, comme le fit Francovich », rappela Tam Dalyell après la mort de son ami, décédé d’une crise cardiaque dans des circonstances troubles, dans la zone d’attente de l’aéroport de Houston, le 17 avril 1997 [50].



Sir John Sawers a dirigé la guerre secrète
en Bosnie, au Kosovo, en Afghanistan et en Irak.
Directeur du MI6 depuis 2009, il commande
les opérations stay-behind en Europe.


Reposant principalement sur des entretiens, les documentaires réalisés par Francovich pour la BBC se consacraient presque exclusivement aux réseaux Gladio belge et italien. Ils comportaient les témoignages d’acteurs aussi importants que Licio Gelli, chef du P2, l’activiste extrême droite Vincenzo Vinciguerra, le juge vénitien et « découvreur » du Gladio Felice Casson, le général Gerardo Serravalle, commandant du Gladio italien, le sénateur Roger Lallemand, qui présida la commission d’enquête parlementaire belge, Decimo Garau, ancien instructeur de la base de Gladio en Sardaigne, l’ex-directeur de la CIA William Colby et Martial Lekeu, un ancien membre de la Gendarmerie belge, pour ne citer qu’eux [51].

« Toute l’entreprise stay-behind ne visait, selon moi, qu’à garantir que si le pire se produisait, si un parti communiste accédait au pouvoir, il se trouverait des agents pour nous en avertir, pour suivre de près les événements et nous les rapporter », expliquait Ray Cline, directeur adjoint de la CIA de 1962 à 1966, devant la caméra de Francovich. « Il est probable que des groupuscules d’extrême droite furent recrutés et intégrés au réseau stay-behind afin de pouvoir nous prévenir si une guerre se préparait. Dans cette optique, l’utilisation d’extrémistes de droite, à des fins de renseignement et non politiques, me semble ne poser aucun problème », poursuivait Cline [52] Le lendemain, on pouvait lire dans la presse anglaise : « C’était l’un de ces scandales dont on pense qu’il peut faire tomber un gouvernement, mais, l’amnésie des téléspectateurs étant ce qu’elle est, il n’en reste qu’un entrefilet dans les journaux du lendemain » [53].





[1] Denna Frank Fleming, The Cold War and its Origins 1917–1960 (New York, 1961), p.4.

[2] Voir Fleming : Cold War.

[3] Chiffres indiqués par Andrew Wilson, Das Abrüstungshandbuch : Analysen, Zusammenhänge, Hintergründe (Hoffmann und Campe, Hambourg, 1984), p.38. Pertes américaines : 300 000 soldats tués, 600 000 blessés. Aucune victime civile. Bilan total des morts de la Seconde Guerre mondiale : 60 millions (ibid.).

[4] Valentin Falin, Zweite Front. Die Interessenkonflikte in der Anti-Hitler-Koalition (Bömer Knaur, Munich, 1995).

[5] Mackenzie, W. J. M., History of the Special Operations Executive : Britain and the resistance in Europe (British Cabinet Office, Londres, 1948), p.1153 and 1155. L’original du Bureau des Archives Publiques de Londres n’a toujours pas été publié, il le sera prochainement chez Frank Cass.

[6] Mackenzie, Special Operations Executive, p.2.

[7] Un vétéran du SOE, le lieutenant-colonel Holland, « un agent doté d’une expérience en matière d’opérations clandestines en Irlande et en Inde ... et d’une conviction profonde de leur utilité et de leur intérêt ». Extrait de Mackenzie, Special Operations Executive, p.9.

[8] Parallèlement à la section D du MI6, deux autres organisations de subversion furent fondées en 1938. L’une était rattachée au haut commandement du ministère de la Guerre : le GS(R), plus tard rebaptisé MI(R), qui se consacrait à l’études des techniques de guerre non-conventionnelle. La seconde, baptisée EH d’après le nom du bâtiment abritant son quartier général londonien, Electra House, était spécialisée dans la propagande « noire » (anonyme) en Europe. Voir David Stafford, Britain and European Resistance 1940–1945 : A survey of the Special Operations Executive (St Antony’s College, Oxford, 1980), p.19–21.

[9] Tony Bunyan, The History and Practice of the Political Police in Britain (Quartet Books, Londres, 1983), p.265.

[10] Peter Wilkinson, Foreign Fields : The Story of an SOE Operative (London Tauris Publishers, Londres, 1997), p.100.

[11] Imperial War Museum London, visité par l’auteur en mai 1999.

[12] Wilkinson, Fields, p.101.

[13] Stafford, Resistance, p.20.

[14] Lettre du ministre Hugh Dalton au ministre des Affaires étrangères Halifax datée du 2 juillet 1940. Extrait de M. R. D. Foot, An outline history of the Special Operations Executive 1940–1946 (British Broadcasting Cooperation, Londres, 1984), p.19.

[15] « Background Document File N°0391 : GLADIO », Statewatch, Janvier 1991. Sur le rôle de Gubbins, voir également le périodique belge Fire ! Le Magazine de l’Homme d’Action, septembre/ octobre 1991, p.77.

[16] E. H. Cookridge, Inside SOE. The Story of Special Operations in Western Europe 1940–45 (Arthur Barker Limited, Londres, 1966), p.13.

[17] Mackenzie, Special Operations Executive, p.1152.

[18] Ibid., p.1153 and 1155.

[19] Stafford, Resistance, épilogue p.203.

[20] Frans Kluiters, De Nederlandse inlichtingen en veiligheidsdiensten (1993), p.309.

[21] Stafford, Resistance, conclusion p.211.

[22] Frank Wisner est le père de Frank Wisner Jr., lui même beau-père par alliance de Nicolas Sarkozy, Ndlr.

[23] Roger Faligot et Rémi Kauffer, Les maîtres espions. Histoire mondiale du renseignement. Volume 2. De la Guerre froide à nos jours (Editions Laffont, Paris, 1994), p.53.

[24] Michael Smith, New Cloak, Old Dagger : How Britain’s Spies Came in from the Cold (Gollancz, Londres, 1996), p.117. Basé sur des entretiens avec Simon Preston le 11 octobre 1995 et Michael Giles le 25 octobre 1995.

[25] Allan Francovich, Gladio : The Ringmasters. Premier des trois documentaires de Francovich consacrés au Gladio, diffusé sur BBC2 le 10 juin 1992.

[26] Michael de la Billiere, Looking for Trouble : SAS to Gulf Command - The Autobiography (HarperCollins, Londres, 1994), p.150. Cette autobiographie de Billière comporte le récit de son expérience au SAS.

[27] Agence de presse internationale Associated Press, 14 novembre 1990.

[28] The Unleashing of Evil, réalisé par Richard Norton Taylor, qui couvrit les révélations de 1990 sur Gladio pour le Guardian. Diffusé le 29 juin 1988 sur la BBC. Révélation du Guardian le même jour : « ‘British soldiers used torture’ ».

[29] Un officier du SAS à l’éminent journaliste d’investigation John Pilger. Quotidien britannique The Guardian, du 16 octobre 1990. En 1986, l’avocat au Congrès Jonathan Winer révéla que les USA avaient financé Pol Pot à hauteur de 85 millions de dollars entre 1980 et 1986 selon la logique voulant que les ennemis de mes ennemis sont mes amis, provoquant la fureur de l’administration Reagan. (John Pilger dans le quotidien britannique The Guardian, 6 octobre 1990). L’embarras était comparable en Grande-Bretagne. En 1990, le Premier ministre Margaret Thatcher nia toute implication britannique dans la formation des escadrons de Khmers rouges, malgré les témoignages apportés par des officiers du SAS. En 1991, au cours d’un procès en diffamation intenté impliquant John Pilger, le ministère de la Défense dut finalement reconnaître que la Grande-Bretagne avait contribué à l’entraînement des partisans des Khmers rouges (Le quotidien britannique The Guardian du 20 avril 1993).

[30] Joseph Paul de Boucherville Taillon, International Cooperation in the Use of elite military forces to counter terrorism : The British and American Experience, with special reference to their respective experiences in the evolution of low intensity operations (1992), p.200 (Thèse de doctorat à la London School of Economics and Political Science, non publiée). Lettre de Carver à Boucherville Taillon, datée du 24 décembre 1985.

[31] Périodique britannique Lobster, décembre1995.

[32] Mensuel britannique Searchlight, janvier 1991.

[33] Richard Norton-Taylor, « UK trained secret Swiss force » dans le quotidien britannique The Guardian du 20 septembre 1991.

[34] Urs Frieden, « Die England Connection. PUK EMD : P26 Geheimarmist Hürlimann im Manöver » dans l’hebdomadaire suisse Wochenzeitung, 30 novembre 1990.

[35] Schweizer Bundesrat : Schlussbericht in der Administrativuntersuchung zur Abklärung der Natur von allfälligen Beziehungen zwischen der Organisation P26 und analogen Organisationen im Ausland. Kurzfassung für die Oeffentlichkeit. 19 septembre 1991, p.4–5.

[36] Ibid., p.2.

[37] Périodique britannique Searchlight, janvier 1991.

[38] La lettre de Broccoli datée du 1er octobre 1951 et intitulée Organizzazione informativa operativa nel territorio nazionale suscettibile di occupazione nemica est un document essentiel dans l’affaire Gladio. La commission parlementaire italienne y fait référence. On y trouve un bon résumé dans Mario Coglitore, La notte dei Gladiatori. Omissioni e silenzi della Repubblica (Calusca Edizioni, Padoue, 1992), p.132–133. Le magazine politique italien Espresso, qui s’est procuré le document original, en cite de nombreux passages dans son édition du 18 janvier 1991.

[39] Coglitore, Gladiatori, p.133.

[40] Pietro Cedomi, « Service secrets, guerre froide et ‘stay-behind. 2e partie’ : La mise en place des réseaux » dans le périodique belge Fire ! Le Magazine de l’Homme d’Action, septembre/octobre 1991, p.80.

[41] Allan Francovich, Gladio : The Ringmasters. Premier des trois documentaires de Francovich consacrés au Gladio, diffusé le 10 juin 1992 sur BBC2.

[42] Enquête parlementaire sur l’existence en Belgique d’un réseau de renseignements clandestin international, rapport fait au nom de la commission d’enquête par MM. Erdman et Hasquin. Document Sénat, session de 1990–1991. Bruxelles, p.212–213.

[43] Ibid., p.213. Également cité dans le quotidien britannique The Observer du 7 juin 1992.

[44] Extrait de Olav Riste, The Norwegian Intelligence Service 1945–1970 (Frank Cass, Londres, 1999), p.16.

[45] Thomas Kanger et Oscar Hedin, « Erlanders hemliga gerilla. I ett ockuperat Sverige skulle det nationella motstandet ledas fran Äppelbo skola i Dalarna » dans le quotidien suédois Dagens Nyheter du 4 octobre 1998.

[46] Quotidien britannique The Guardian du 14 novembre 1990.

[47] Hugh O’Shaughnessy, « Gladio : Europe’s best kept secret ». Ces agents étaient censés rester derrière les lignes ennemies en cas d’invasion de l’Europe de l’Ouest par l’Armée rouge. Mais ce réseau mis en place avec les meilleures intentions dégénéra dans certains pays en instrument du terrorisme et de l’agitation politique d’extrême droite dans le quotidien britannique The Observer, du 7 juin 1992.

[48] Télévision britannique. BBC Newsnight, 4 avril 1991, 22 h 30. Reportage sur Gladio par le journaliste Peter Marshall.

[49] Ibid.

[50] Rubrique nécrologique du quotidien britannique The Independent du 28 avril 1997.

[51] Allan Francovich, Gladio : The Ringmasters. Premier des trois documentaires de Francovich consacrés au Gladio, diffusé le 10 juin sur la BBC ; Gladio : The Puppeteers. Second des trois documentaires de Francovich consacrés au Gladio, diffusé le 17 juin 1992 sur BBC2 ; Gladio : The Foot Soldiers. Dernier des trois documentaires de Francovich consécrés au Gladio, diffusé le 24 juin 1992 sur BBC2.

[52] Allan Francovich, Gladio : The Ringmasters. Premier des trois documentaires de Francovich consacrés au Gladio, diffusé le 10 juin 1992 sur BBC2.

[53] Quotidien britannique The Times du 28 juin 1992.


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MessageSujet: Re: LES ARMÉES SECRÈTES DE L'OTAN   Sam 15 Mai 2010 - 11:46

V - LA GUERRE SECRÈTE, ACTIVITÉ CENTRALE
DE LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DE WASHINGTON

par Daniele Ganser*






Le Gladio n’est pas un épiphénomène de la Guerre froide. Au contraire, la guerre secrète a commencé durant la Seconde Guerre mondiale et se poursuit aujourd’hui. Ce n’est pas un outil parmi d’autres dans la politique étrangère des États-Unis, mais son activité centrale, ainsi que le montrent à la fois les enquêtes parlementaires aux États-Unis et en Europe et les travaux des historiens. Pour comprendre la face cachée du plus puissant État voyou du monde, nous publions ce cinquième volet de l’étude du chercheur suisse Danièle Ganser.






Après la défaite de l’Allemagne et de l’Italie, le président états-uniens Harry Truman ordonna le largage de deux bombes atomiques par l’US Air Force sur les villes d’Hiroshima et de Nagasaki, puis accepta la capitulation du Japon. ce fut la fin de la Seconde Guerre mondiale. Tandis que l’Europe de l’Ouest était en ruines, l’économie des États-Unis était en plein essor. Mais, en dépit de cette puissance économique et militaire, la Maison-Blanche redoutait l’expansion du communisme dans le monde qu’elle percevait comme irrésistible. Après les tentatives vainement répétées d’invasion de l’URSS par les Britanniques et les États-uniens entre 1918 et 1920, l’alliance militaire avec l’Armée rouge ne fut conclue que dans le but de vaincre Hitler et Mussolini et de libérer l’Europe. Immédiatement après l’armistice, les hostilités reprirent de plus belle et les anciens compagnons d’armes se muèrent en adversaires farouches, ce qui marqua le début de la Guerre froide. Pendant que les États-Unis sécurisaient l’Ouest de l’Europe et combattaient la gauche en Grèce, à l’Est, l’URSS de Staline s’assurait la maîtrise des frontières à partir desquelles elle avait été envahie au cours des deux guerres mondiales. Truman voyait d’un mauvais œil l’instauration de régimes communistes inféodés à Moscou en Pologne, en Allemagne de l’Est, en Hongrie, en Roumanie et en Tchécoslovaquie ; suivant une doctrine de souveraineté limitée, Staline plaçait les États d’Europe de l’Est sous le contrôle des oligarques locaux, de la brutale Armée rouge et du KGB, les services secrets soviétiques. Suivant le même raisonnement, Truman était convaincu de la nécessité de combattre secrètement le communisme afin de l’affaiblir y compris dans les démocraties souveraines d’Europe occidentale.

La CIA tenta également de mettre sur pied une armée secrète en Chine afin d’enrayer l’avancée du communisme, mais elle échoua quand, en 1949, Mao Zedong prit le pouvoir à la tête du parti communiste Chinois. L’ancien directeur de la CIA William Colby se souvient : « Je me suis toujours demandé si le réseau stay-behind que nous avions bâti aurait pu fonctionner sous un régime soviétique. Nous savons que les tentatives de mettre en place de telles organisations dans l’urgence ont échoué en Chine en 1950 et au Nord Vietnam en 1954. » Après qu’eut éclaté la guerre de Corée en 1950, le long de la fragile frontière qui sépare le Sud sous contrôle US du Nord communiste, l’armée états-unienne tenta de réduire l’influence du communisme en Corée du Nord, mais en vain. La CIA essaya également de prendre le contrôle de plusieurs pays d’Europe de l’Est au moyen d’opérations clandestines et d’armées secrètes, sans plus de succès. Colby rappelle les efforts de la CIA pour lever des armées anticommunistes : « Nous savons que les tentatives pour les commander depuis l’étranger furent percées à jour et mises en échec par la police secrète en Pologne et en Albanie dans les années cinquante ». [1]

Dans les pays que l’on nomme le Tiers Monde, en Afrique, en Amérique Latine et dans certaines régions d’Asie, les populations adoptèrent des variantes du communisme et du socialisme qu’elles croyaient capables de leur apporter une meilleure répartition des richesses et l’indépendance vis-à-vis de l’Occident capitaliste et industrialisé. En Iran, Mossadegh adopta un programme socialiste et tenta de distribuer une partie des revenus du pétrole à la population. Après l’Inde qui se libéra de l’emprise britannique, l’Afrique s’engagea elle aussi dans une lutte anticoloniale de gauche qui culmina en 1960 lorsque le Cameroun, le Togo, Madagascar, la Somalie, le Niger, le Nigeria, le Tchad, le Congo, le Gabon, le Sénégal, le Mali, la Côte d’Ivoire, la Mauritanie et la République Centrafricaine déclarèrent leur indépendance. En Asie du Sud-Est, suite au retrait des forces d’occupation japonaises, les Philippines et le Vietnam virent l’émergence de puissants mouvements anticoloniaux communistes et de gauche qui provoquèrent au Vietnam la guerre d’Indochine puis la seconde guerre contre les États-uniens, qui ne prit fin qu’en 1975, avec la victoire des communistes.

Dans l’esprit des stratèges de la Maison-Blanche, la guerre ne s’acheva pas en 1945 [2], elle évolua plutôt vers une forme silencieuse et secrète de conflit où les services secrets devinrent les instruments privilégiés dans l’exercice du pouvoir. Fin 1944, le président états-unien Roosevelt suivit la suggestion de William Donovan, qui pendant la guerre avait dirigé l’Office of Strategic Services (OSS), et tenta de créer un nouveau service chargé de mener en temps de paix des opérations spéciales à l’étranger, dirigées contre les communistes et d’autres ennemis désignés des USA. Mais ce plan ne plut pas à J. Edgar Hoover, directeur du FBI, qui craignait que ses services ne perdent de leur influence. Hoover transmit donc des copies du mémorandum de Donovan [3] et de l’ordre de Roosevelt à un journaliste du Chicago Tribune qui titra le 9 février 1945 : « Nouvelle Donne dans l’espionnage - des barbouzes nous surveilleront - les citoyens espionnés - une super-Gestapo est à l’étude ». Le Tribune rapporta que : « Dans les hautes sphères où circulent le mémorandum et le projet d’ordre, cette unité, dont on envisage la création, est surnommée “la Gestapo de Frankfurter” », en référence au juge de la Cour suprême Frankfurter et à la terrible police secrète allemande. L’article révélait en outre que le nouveau service secret était destiné à mener une guerre clandestine et « devrait effectuer (...) des opérations de subversion à l’étranger (...) et disposerait de tous les personnels de l’aéronavale et de l’armée de Terre nécessaires à sa mission ». [4]

Comme le souvenir de la Gestapo était toujours très frais dans les mémoires, les citoyens états-uniens s’indignèrent et le tollé provoqué eut raison de la proposition de Donovan, à la grande satisfaction du directeur du FBI Hoover. Cependant, dans les cercles du pouvoir, les discussions autour de la fondation d’un nouveau service se poursuivirent mais, cette fois, dans le plus grand secret. Après la mort de Roosevelt, Harry Truman émit une directive qui ordonnait la création d’un nouveau service secret actif en temps de paix, le Central Intelligence Group (CIG). Au cours d’une soirée plutôt excentrique organisée pour l’occasion à la Maison-Blanche, il remit à chacun des invités un imperméable noir, un chapeau noir, une fausse moustache noire et une dague en bois et annonça que le premier directeur du CIG, l’amiral Sidney Souers, allait devenir « directeur de l’espionnage centralisé ». [5]

Le CIG n’était qu’une agence provisoire fantoche et Truman comprit rapidement qu’il fallait renforcer les moyens d’action officieux de la Maison-Blanche. C’est pourquoi, en juillet 1947, fut promulgué le National Security Act qui entérinait la création de la « Central Intelligence Agency » (CIA) et du « National Security Council » (NSC). Cette fois, la presse ne dit pas un mot de la « Gestapo américaine ». Composée du président lui-même, du vice-président, du secrétaire d’État, du ministre de la Défense, du directeur de la CIA, du conseiller pour la Sécurité nationale, du président du Conseil de l’état-major interarmes, d’autres personnalités de premier plan et de conseillers spéciaux, le « National Security Council » est devenu véritablement « le groupe le plus influent de Washington » [6]. Comme souvent au cours de l’histoire, cette concentration du pouvoir entre les mains de la Maison-Blanche et du NSC conduisit à des abus. Encore aujourd’hui, au XXIe siècle, le NSC demeure « une institution particulière, connue pour avoir, par le passé, souvent agi à la limite de la légalité ». [7] [8]

La principale vocation du National Security Act était de fournir un cadre « légal » aux opérations secrètes des États-Unis et aux guerres secrètes qu’ils menaient contre d’autres pays en confiant à la CIA la charge d’« assumer les fonctions et les missions de renseignement relatives à la Sécurité nationale que le NSC peut être amené à lui commander ponctuellement » [9]. Sans ironie délibérée, cette phrase est quasiment la copie mot pour mot de ce qu’avait révélé Hoover en 1945. En même temps qu’elle garantissait aux opérations secrètes menées par les États-uniens une base légale solide, cette formulation très vague permettait d’éviter de contrevenir ouvertement à un grand nombre de lois, dont la Constitution de 1787, ainsi que de nombreux traités internationaux. Le directeur adjoint de la CIA Ray Cline qualifia à juste titre cette disposition de « clause fourre-tout élastique » [10]. Clark Clifford déclara plus tard :« Nous ne les avions pas mentionnées [les opérations spéciales] explicitement parce que nous sentions que ça pourrait porter atteinte à intérêt national d’avouer publiquement que nous pourrions nous livrer à de tels agissements » [11].

Le premier pays contre lequel la Maison-Blanche dirigea ce nouvel instrument fut l’Italie. Dans le premier document immatriculé émanant du NSC, le NSC 1/1 daté du 14 novembre 1947, on peut lire l’analyse suivante : « Le gouvernement italien, idéologiquement attaché à la démocratie occidentale, est faible et sujet aux attaques continuelles d’un puissant parti communiste » [12]. C’est pourquoi, au cours de l’une de ses premières réunions, le jeune NSC adopta le 19 décembre 1947 la Directive NSC 4-A qui ordonnait au directeur de la CIA Hillenkoetter d’entreprendre une large série d’actions clandestines destinées à écarter le risque d’une victoire des communistes lors des élections italiennes imminentes [13]. La Directive NSC 4-A était classée top secret du fait du caractère particulièrement sensible des interventions clandestines des États-uniens en Europe de l’Ouest. Il n’existait que trois copies du document, dont l’une était « jalousement gardée [par Hillenkoetter] dans le bureau du directeur, où les membres qui “n’avaient pas besoin de savoir” ne pourraient le trouver ». George F. Kennan du département d’État en possédait un second exemplaire [14]. La « raison de tout ce secret était évidente », d’après les archives officielles de la CIA, car « certains citoyens de ce pays auraient été horrifiés d’apprendre le contenu de la NSC 4-A » [15].

Les opérations visant à affaiblir les communistes italiens furent un succès. Le président Truman devint un grand partisan du recours aux missions secrètes et demanda que le champ d’action de la CIA s’étende à d’autres pays que l’Italie. Ainsi, le NSC vota le 18 juin 1948 la célèbre directive NSC 10/2 [16] autorisant la CIA à effectuer des missions clandestines dans tous les pays du monde et instaurant au sein de l’Agence un service des opérations secrètes baptisé « Office of Special Projects », nom qui fut rapidement remplacé par l’appellation moins évocatrice de « Office of Policy Coordination » ou OPC, le Bureau de Coordination Politique. La directive NSC 10/2 chargeait l’OPC de « la planification et l’exécution des opérations spéciales ». Par « opérations spéciales », le texte désignait toutes les activités « menées et financées par ce gouvernement contre des États ou groupes étrangers hostiles ou en soutien à des États ou des groupes étrangers amis, mais qui sont conçues et exécutées de telle manière que l’implication du gouvernement américain n’apparaisse pas aux personnes non autorisées et que celui-ci puisse démentir toute responsabilité le cas échéant ». La directive NSC 10/2 prévoyait que les opérations secrètes « incluent toute activité liée à la propagande, à la guerre économique, à l’action préventive directe (mesures de sabotage, d’antisabotage, de démolition et d’évacuation), à la subversion à l’encontre de régimes hostiles (par le soutien aux mouvements de résistance clandestins, à la guérilla et aux groupes de libération de réfugiés) et l’assistance aux éléments anticommunistes dans les pays menacés du monde libre ». Les dispositions du texte NSC 10/2 comportaient la mise en place des armées anticommunistes secrètes du réseau Gladio en Europe de l’Ouest, mais excluaient tous les actes de guerre conventionnelle et les missions de renseignement : « Elles ne concernent pas les conflits armés opposant des forces militaires régulières, l’espionnage, le contre-espionnage et l’utilisation de la clandestinité ou de la dissimulation dans le cadre d’opérations militaires » [17]. Somme toute, cette directive NSC 10/2 contredisait toutes les valeurs et les principes prônés par le président des États-Unis lorsqu’il exposa en mars 1947 sa fameuse « Doctrine Truman ».

Suite à la Seconde Guerre mondiale, cinq années avaient suffi aux États-Unis pour établir un puissant complexe de renseignement opérant à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières du pays et en dehors de tout contrôle démocratique. « Au moment où j’ai créé la CIA, je n’ai pas pensé un seul instant qu’elle se spécialiserait un jour dans les coups tordus en temps de paix », déclara un Truman affaibli, après avoir quitté ses fonctions [18]. En 1964, huit ans avant sa mort, l’ancien président se défendit une nouvelle fois d’avoir voulu faire de la CIA « une agence internationale impliquée dans des actions troubles ». Mais le complexe du renseignement états-unien avait alors totalement échappé à son contrôle. L’historien britannique Christopher Andrew résume ainsi les sentiments de l’ex-président : « Durant les 20 ans qui suivirent son départ de la Maison-Blanche, Truman sembla parfois surpris, voire horrifié, du poids et de l’influence acquis par le milieu du renseignement qu’il avait lui-même créé » [19].

Un autre fanatique des opérations secrètes et adversaire farouche du communisme, George Kennan, membre du département d’État sous l’administration Truman, fut lui aussi un ardent partisan de la directive NSC 10/2 et de l’intervention de la CIA en Italie et ailleurs. Cependant, à l’instar de Truman, il avait conscience des risques auxquels s’exposaient les États-Unis. « Après tout, le pire qui puisse nous arriver dans cette lutte contre le communisme c’est de devenir comme ceux que nous combattons », fit remarquer Kennan dans un télégramme devenu célèbre [20], faisant ainsi référence au gouvernement secret, aux structures totalitaires et à la manipulation des gouvernements étrangers, pratiques caractéristiques de l’Union soviétique. Trente ans plus tard, Kennan, alors sur la fin de sa vie reconnut : « Tout ne s’est pas passé exactement comme je l’avais imaginé » [21]

Afin de garantir la possibilité d’un démenti crédible, la majorité des décisions, des déclarations et des transcriptions des réunions du NSC demeura confidentielle. Cependant, suite au scandale du Watergate, des membres du Congrès US furent mandatés pour enquêter sur la CIA et le NSC et découvrirent que « les élections nationales de 1948 en Europe avaient été la principale raison de la création de l’OPC ». C’est donc la menace communiste planant sur l’Europe de l’Ouest qui décida du début des opérations spéciales de la CIA, après la Seconde Guerre mondiale. « En finançant les partis du centre et en développant des stratégies médiatiques, l’OPC tenta d’influer sur le résultat des élections, avec un succès considérable », indique le rapport final que présentèrent les sénateurs en 1976. « Ces activités constituaient la base de l’ingérence clandestine dans la politique intérieure qui fut pratiquée pendant 20 ans. En 1952, pas moins de 40 projets d’action en cours ont été recensés dans un seul pays d’Europe centrale. » Sur ordre exprès du Pentagone, les missions de l’OPC incluaient aussi la constitution du réseau d’armées secrètes Gladio en Europe de l’Ouest : « Jusqu’en 1950, les activités paramilitaires de l’OPC (également appelées « action préventives ») se limitaient à la conception et à la préparation des réseaux stay-behind en vue d’une guerre future. À la demande du Joint Chiefs of Staff, le Conseil de l’État-major interarmes, ces opérations préparées par l’OPC se concentraient, une fois encore, sur l’Europe de l’Ouest et visaient à appuyer les forces de l’OTAN contre une offensive des Soviétiques. » [22]

Pour diriger l’OPC, George Kennan choisit Frank Wisner [23], un avocat d’affaires originaire du Mississippi qui avait commandé des détachements de l’OSS à Istanbul et à Bucarest pendant la Seconde Guerre mondiale. À l’image de Wisner, la majorité des officiers de l’OPC étaient « des blancs issus des vieilles familles riches de la bonne société anglo-saxonne (...) ayant hérité de l’attitude de l’establishment britannique à l’égard des gens de couleur » [24]. Wisner veillait scrupuleusement à la confidentialité de la directive NSC 10/2. « Chaque fois qu’un membre de l’OPC voulait consulter le document, il devait signer un registre spécial. Puis on lui remettait l’un des trois exemplaires que Wisner gardait dans un coffre-fort dans son bureau. » [25] Les membres du nouveau service des opérations spéciales OPC travaillaient dans un esprit d’agressivité, d’enthousiasme, de secret et une certaine absence de moralité. Au cours de l’une de ses premières réunions en présence de Hillenkoetter et Kennan, le 6 août 1948, Wisner insista pour pouvoir exploiter au maximum les possibilités offertes par la directive NSC 10/2 et demanda « carte blanche » pour choisir lui-même ses « méthodes d’action ». Il souhaitait mener des opérations secrètes comme il l’entendait, sans être contraint par aucun code ou aucune « méthode existante », il reçut l’aval de Hillenkoetter et Kennan [26].

En sa qualité de directeur de l’OPC, Wisner devint l’architecte en chef du réseau d’armées secrètes d’Europe de l’Ouest. « Frank Wisner de l’OPC avait chargé son adjoint Frank Lindsay de coordonner le réseau stay-behind en Europe », révéla la presse belge après la découverte des armées Gladio. Comme son patron, Lindsay avait été formé au sein de l’OSS pendant la Seconde Guerre mondiale en Yougoslavie où il avait pu observer de près les tactiques communistes. Toujours selon les journalistes belges, Lindsay « envoya William Colby (qui dirigea la CIA entre 1973 et 1976) en Scandinavie et Thomas Karamessines en Grèce où celui-ci pouvait compter sur le soutien du KYP, les services secrets grecs » [27].

À mesure que les États-Unis intensifiaient leurs opérations spéciales, l’OPC se développa ; un an après la nomination de Wisner à sa tête, il comptait 300 employés et 7 antennes à l’étranger engagées dans de nombreuses missions clandestines diverses. Trois ans plus tard, en 1951, ses effectifs regroupaient 2 812 employés travaillant sur le territoire américain et 3 142 agents rattachés à l’une des 47 antennes réparties dans le monde entier et son budget annuel était passé de 4,7 à 82 millions de dollars [28]. Bedell Smith, qui succéda à Hillenkoetter à la tête de la CIA, dut reconnaître en mai 1951 que « le champ des opérations secrètes de la CIA dépassait déjà largement le cadre prévu par la directive NSC 10/2 » [29]. Leur expansion fut telle que même un faucon tel que « Smith se montra préoccupé de l’importance et de la croissance exponentielle du budget de l’OPC » [30].

Allen Dulles, qui prit la direction de la CIA après le départ de Smith en 1953, était convaincu que les opérations secrètes étaient une arme formidable pour lutter contre le communisme et défendre les intérêts états-uniens à l’étranger. Il supervisait le travail du directeur de l’OPC Frank Wisner et de son adjoint Frank Lindsay, qui, sur le dossier des armées secrètes, collaborait lui-même étroitement avec Gerry Miller, le chef du bureau de la CIA en Europe de l’Ouest. Miller et d’autres hauts responsables de l’Agence recrutaient des agents qu’ils envoyaient ensuite en Europe pour bâtir les réseaux stay-behind. Parmi ces recrues figurait William Colby, qui fut plus tard directeur de la CIA. Comme de nombreux soldats clandestins, Colby avait travaillé pour l’OSS pendant la guerre et avait été parachuté dans la France occupée afin d’assister la Résistance. Il avait ensuite été exfiltré avant d’être à nouveau parachuté en Norvège peu avant la fin du conflit avec pour mission de faire exploser des convois. En avril 1951, Colby fur reçu par Miller dans son bureau. Les deux hommes se connaissaient bien, Miller ayant dirigé les opérations de l’OSS en Norvège. Tous deux considéraient que la guerre ne s’était jamais vraiment terminée. Miller affecta Colby à l’unité de Lou Scherer, au sein de la division scandinave du bureau européen de la CIA : « OK Bill, continue comme ça ». Miller dit ensuite : « Ce que nous voulons c’est un bon réseau de renseignement et de résistance fiable, sur lequel on puisse compter si les Ruskoffs se mettent à envahir la région. On a un plan d’action ici, mais il faut encore l’éprouver et l’appliquer sur le terrain. Tu travailleras avec Lou Scherer jusqu’à ce qu’on décide des nouvelles opérations à mener. » [31]

Colby fut ensuite formé par la CIA en vue de sa mission, bâtir un réseau Gladio en Scandinavie - « En pratique, l’une des principales tâches de l’OPC consistait à tout préparer en prévision d’une possible invasion soviétique de l’Europe de l’Ouest. Et, dans l’hypothèse où les Russes auraient réussi à contrôler une partie voire l’ensemble du continent », expliqua Miller, « l’OPC souhaitait disposer des réseaux de partisans armés et organisés à opposer à l’occupant », raconte Colby dans ses mémoires. « Cette fois, disait Miller, le but était de créer cette capacité de résistance avant que survienne l’occupation, et avant même le début de l’invasion ; nous étions déterminés à l’organiser et à l’équiper sans attendre, pendant que nous avions encore le temps de le faire correctement et avec un minimum de risques », écrivit l’ancien agent qui jugeait alors l’opération pleinement justifiée. « Dans tous les pays susceptibles de subir une invasion soviétique, l’OPC avait donc entrepris un vaste programme de construction de ce que l’on appelle dans le milieu du renseignement des “réseaux stay-behind”, c’est-à-dire des structures clandestines composées d’hommes entraînés et équipés pour se livrer à des actes de sabotage et d’espionnage le moment venu. » Pour ce faire, Miller envoya des agents de la CIA dans chacun des pays d’Europe de l’Ouest et « confia [à Colby] la mission d’organiser et de monter ce type de réseau en Scandinavie » [32]. L’intervention des États-Unis en Europe de l’Ouest fut conduite « dans le plus grand secret », précise-t-il. « J’ai donc reçu la consigne de ne parler de mon travail qu’à un cercle restreint de personnes de confiance que ce soit à Washington, au sein de l’OTAN ou en Scandinavie » [33].

Au sein de l’OTAN, le centre de commandement situé au Pentagone, à Washington, était informé en détail du développement des armées secrètes Gladio tandis qu’en Europe, le SACEUR, toujours un officier états-unien, supervisait étroitement le réseau ainsi que les autres organes de décision : le CPC et l’ACC. Un document interne du Pentagone datant de 1957 et tenu secret jusqu’en 1978, révèle l’existence d’une Charte du CPC définissant les fonctions du Comité vis-à-vis de l’OTAN, du SHAPE et des services secrets européens ; malheureusement, le contenu même de la charte n’a pas été dévoilé. Le document en question est un mémorandum adressé au Conseil de l’État-major interarmes le 3 janvier 1957 par le général Leon Johnson, représentant des États-Unis au comité militaire de l’OTAN. Johnson réagit à des plaintes du SACEUR de l’époque, le général Lauris Norstad, au sujet du manque d’information qu’il reçut pendant la crise de Suez en 1956 : « Le SACEUR a émis l’opinion que le renseignement transmis au SHAPE par les autorités nationales pendant la récente période de tensions était insuffisant. Il souhaite que toute redéfinition des règles de communication du renseignement au SHAPE tende vers une meilleure transmission des informations confidentielles. »

C’est dans ce contexte que le SACEUR Norstad tenta de remédier à la situation par le biais du CPC : « En outre, le SACEUR remarque en note a) que la note b), la charte du CPC, ne contient aucune disposition interdisant d’envisager des opérations clandestines en temps de paix. Il préconise spécifiquement que le CPC du SHAPE soit autorisé : a) à étudier les besoins immédiats en renseignement du SHAPE ; b) à envisager par quelles manières les services secrets nationaux peuvent contribuer à améliorer la transmission d’informations au SHAPE. » Contrairement au SACEUR Norstad, le général Johnson pensait que la charte du CPC interdisait à celui-ci d’être utilisé à cette fin. Dans son mémorandum, Johnson écrivait : « S’il n’existe dans la note b) [la charte du CPC] aucune disposition interdisant clairement à celui-ci d’envisager des activités de renseignement, je pense tout de même qu’il s’agirait d’une extension injustifiée de ses attributions. C’est ainsi que je comprends la note b) : le CPC a été créé à seule fin d’organiser en temps de paix les moyens par lesquels le SACEUR pourrait remplir sa mission dans le cas d’une guerre. Il me semble que revoir les modalités de transmission du renseignement, quelle qu’en soit la source, au SHAPE devrait être l’affaire des agences de renseignement régulières. » Le général concluait donc : « Je vous recommande de ne pas approuver une extension du champ d’activités du CPC (...) Leon Johnson » [34].

Parallèlement au Pentagone, les Forces Spéciales US étaient elles aussi directement engagées dans cette guerre secrète contre les communistes d’Europe de l’Ouest puisqu’elles entraînaient, aux côtés des SAS, les membres des réseaux stay-behind. Suite au démantèlement de l’OSS après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Forces Spéciales avaient été recréées aux États-Unis en 1952 et leur quartier général installé à Fort Bragg, en Virginie. Le général McClure y établit un Centre de la guerre psychologique et, à l’été 1952, les unités, au nom trompeur de 10e Groupe des Forces Spéciales, commencèrent leur entraînement sous le commandement du colonel Aaron Bank [35]. Le groupe avait adopté l’organisation de son prédécesseur, l’OSS, dont il avait hérité la charge de mener des missions de sabotage, de recrutement, d’équipement et d’entraînement de guérilleros dans le but de créer un potentiel de résistance en Europe de l’Est et de l’Ouest [36].

Comme le précisa le colonel Bank, l’entraînement des Forces Spéciales incluait « l’organisation de mouvements de résistance et la coordination des réseaux qui les composent » ainsi que « les opérations de guérilla avec leurs différents aspects organisationnels, tactiques et logistiques mais aussi la démolition spécialisée, l’utilisation de communications radio cryptées, la survie, la technique Fairbairn de combat au corps à corps et le tir instinctif » [37]. La brochure de recrutement spécifiait aux jeunes hommes volontaires pour intégrer les Forces Spéciales US que les candidats devaient idéalement parler une ou plusieurs langues européennes. Les conditions imposaient : « d’être âgé d’au moins 21 ans, d’avoir au minimum le grade de sergent, d’avoir suivi ou d’être volontaire pour suivre une formation de parachutiste, de maîtriser les langues [européennes] et/ou d’avoir voyagé en Europe ; d’avoir d’excellents états de service, etc. Tous les postulants devaient être prêts à être parachutés et à opérer derrière les lignes ennemies en tenue civile ou militaire. » [38]

C’est au cœur de l’Allemagne vaincue que les Forces Spéciales US nouvellement créées furent déployées en premier. En novembre 1953, le 10e Groupe installa sa première base à l’étranger dans un ancien bâtiment de la Waffen SS construit sous le IIIe Reich en 1937 : la Flint Kaserne à Bad Tölz, en Bavière. Par la suite, un quartier général servant de base aux opérations des Forces Spéciales fut établi au Panama et un autre à Okinawa, pour les interventions en Asie du Sud-Est. Quand le scandale du Gladio éclata en 1990, on découvrit que certains Gladiateurs avaient été formés à Bad Tölz et que les combattants clandestins de nombreux pays européens avaient subi un entraînement spécial fourni par les Bérets Verts, vraisemblablement à Fort Bragg, aux USA [39].

Le commandant du Gladio en Italie, le général Serravalle relata qu’en 1972, les Gladiateurs italiens s’étaient rendus à Bad Tölz, à l’invitation des Bérets Verts [40]. « J’ai rendu visite au 10e Groupe des Forces Spéciales à Bad Tölz, dans les anciens baraquements des SS à au moins deux occasions. Ils étaient sous le commandement du colonel Ludwig Fastenhammer, un véritable Rambo avant l’heure », se souvint le général. « Durant les briefings précédant les missions que j’ai mentionnées précédemment (contre-insurrection, assistance aux groupes de résistants locaux, etc.) j’ai demandé à plusieurs reprises s’il existait un plan d’action combiné entre leur groupe et les différentes unités stay-behind, et notamment le Gladio. » Serravalle dit avec un sourire : « Pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que si une unité X est chargée d’appuyer, en temps de guerre, dans un territoire Y, un mouvement de résistance dirigé par une unité secrète Z, il doit bien exister entre X et Z, déjà en temps de paix, une certaine coopération, ne serait-ce qu’à l’état embryonnaire », on pouvait donc s’attendre à un plan d’action concerté entre les Bérets Verts, les SAS britanniques et le Gladio. « Alors qu’en fait non », prétendit Serravalle. « En réalité, en cas de guerre, les Forces Spéciales basées à Bad Tölz devaient infiltrer nos pays et s’engager dans des opérations de résistance et d’insurrection. Comment nos Gladiateurs les auraient-ils accueillis ? À coups de fusil, ça, j’en suis sûr, en les prenant à tort pour des Spetzsnaz, les unités d’élite de l’Armée rouge. L’une des règles de la guerre de partisans veut qu’en cas de doute, vous tiriez d’abord et que, ensuite, vous alliez voir qui vous avez abattu. » [41]

Les Forces Spéciales US étaient constamment en rapport avec le département des opérations spéciales de la CIA avec lequel elles collaboraient. Quand elles s’installèrent à Fort Bragg en 1952, l’OPC fut rebaptisé « Directorate of Plans » (DP), et Wisner fut nommé à sa tête. Avec le directeur de la CIA Allen Dulles, il multiplia les opérations clandestines états-uniennes dans le monde entier. Dulles autorisa les tentatives d’assassinats de la CIA sur Castro et Lumumba ainsi que les expérimentations à base de LSD à l’insu de sujets dont certains finirent par se suicider en se jetant du haut de gratte-ciel. Wisner et Dulles planifièrent le coup d’État de 1953 contre le Premier ministre iranien Mossadegh et celui qui renversa le socialiste Arbenz au Guatemala en 1954. Deux ans plus tard, en parlant du président indonésien Sukarno accusé de dériver un peu trop à gauche, Wisner transmis cet ordre au chef de la division Asie du Sud-Est de son service Alfred Ulmer : « Il est temps de donner une bonne leçon à ce Sukarno » [42]. Wisner et Dulles ne voyaient aucune limite à ce que leur permettaient leurs guerres secrètes et leurs actions terroristes. Mais lorsque les opérations clandestines menées contre Fidel Castro et le régime cubain échouèrent, notamment lors du fiasco de la baie des Cochons en 1961, le président Kennedy, furieux, renvoya Dulles et nomma John McCone à son poste.

Pendant tout le temps qu’il passa à la tête de la CIA, Allen Dulles fut le cerveau de la guerre secrète contre les communistes. Quand fut découverte l’existence des armées Gladio d’Europe de l’Ouest en 1990, un ancien officier du renseignement de l’OTAN, qui préféra conserver l’anonymat, expliqua que « bien que l’opération stay-behind ne débutât officiellement qu’en 1952, l’idée existait en réalité depuis longtemps, depuis qu’elle avait germé dans la tête d’Allen Dulles » [43]. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le patron de la CIA avait été en poste à Bern, dans la Suisse neutre, d’où il avait coordonné les opérations secrètes menées contre l’Allemagne nazie, entretenant des contacts avec l’OSS états-unien et avec les services secrets britanniques. Diriger des armées clandestines en Europe de l’Ouest n’était pas seulement son travail, c’était devenu sa grande passion. Des rapports publiés en Belgique au moment de la découverte de Gladio précisaient : « Allen Dulles voit dans le projet [Gladio] (...) outre l’instrument de la résistance contre une invasion soviétique, une arme contre l’accession au pouvoir des communistes dans les pays concernés ! » [44]

Alors que la CIA continuait de livrer ses guerres secrètes, Wisner commença à éprouver des remords et sa mauvaise conscience ne lui laissa bientôt plus aucun répit. Allen Dulles « avait une théorie selon laquelle les tourments auxquels était en proie Wisner provenaient de la nature de son travail » [45]. Devenu progressivement incapable d’effectuer « les sales besognes » de la CIA en Europe, en Afrique, en Amérique latine et en Asie, Wisner fut remplacé en 1958 par Richard Bissel qui occupa le poste pendant 4 ans jusqu’à ce que Richard Helms soit nommé directeur adjoint chargé des Opérations en 1962. À cette époque, l’état psychologique de l’architecte du Gladio Frank Wisner ne cessa de se détériorer jusqu’à ce que, en 1965, il finisse par se tirer une balle dans la tête [46]. La même année, Richard Helms fut promu directeur de la CIA et, lors des funérailles de Wisner, il lui rendit hommage pour son travail en faveur des opérations spéciales, le rangeant au nombre « des pionniers qui ont eu cette responsabilité parfois si lourde à porter (...) de servir leur pays dans l’ombre » [47]. Helms lui-même eut d’ailleurs à faire face à ses responsabilités lorsqu’il dut témoigner dans les années soixante-dix du rôle joué par la CIA dans le coup d’État qui renversa Salvador Allende. Alors directeur de la CIA, Helms mentit effrontément aux sénateurs en niant que la CIA ait jamais tenté d’empêcher Salvador Allende d’être élu président du Chili : « Il fallait que je donne mon accord pour tous les projets - je l’aurais forcément su ». Quand le mensonge fut découvert, en février 1973, Helms fut contraint de démissionner de son poste de directeur de la CIA et dut s’acquitter d’une amende de 2 000 dollars pour s’être parjuré devant le Sénat [48].

En raison de l’abondance de détails qu’il fournit dans ses mémoires, William Colby demeure le plus célèbre agent de la CIA impliqué dans l’Opération Gladio. Cependant, il connut, lui aussi, une fin tragique. Après avoir soutenu la création des réseaux secrets en Scandinavie, ce soldat de la Guerre froide fut transféré au bureau romain de la CIA en 1953 afin d’y combattre le communisme italien et de collaborer à l’installation du Gladio local. Combattant sur tous les champs de bataille de la Guerre froide, Colby quitta l’Italie en 1959 pour Saigon où il dirigea les opérations clandestines de la CIA menées au Vietnam et au Laos. Parmi ces mission, l’Opération Phoenix visait à détruire l’organisation clandestine du Vietcong et à liquider physiquement ses membres [49]. Interrogé par le Congrès états-unien en 1971, Colby reconnut que l’intervention qu’il avait dirigée avait entraîné la mort de plus de 20 000 Vietcongs mais refusa de préciser si la torture avait joué un rôle quelconque dans ces morts, il déclara simplement : « Je ne prétendrai pas que personne n’a été tué ou exécuté au cours de l’opération. Je pense en effet que c’est arrivé, malheureusement » [50]. En 1973, le département des opérations spéciales fut à nouveau rebaptisé, il prit le nom de « Directorate of Operations » (DO) et Colby remplaça Thomas Karamessines comme directeur adjoint chargé des Opérations. Quand Helms fut contraint de démissionner la même année, le président Nixon nomma Colby à la tête de la CIA, poste qu’il occupa avant de démissionner lui aussi en 1976, à cause du scandale du Watergate. William Colby se noya dans une rivière du Maryland en 1996, il avait 76 ans.

Il fut remplacé à la direction de la CIA par George H. Bush senior, nommé sous l’administration Ford, qui dirigea depuis Washington les opérations secrètes des réseaux d’Europe de l’Ouest. Puis G. H. Bush fut appelé par Reagan à la vice-présidence, mais il ne cessa pas pour autant de financer les guerres secrètes, au nombre desquelles la fameuse affaire des Contras au Nicaragua. En 1990, quand le Premier ministre italien révéla l’existence des armées secrètes mises en place par la CIA, George H. Bush, alors président des États-Unis, se consacrait aux préparatifs de la guerre du Golfe. Pour convaincre une population plutôt réticente à l’idée d’entrer en guerre, il fallut recourir à une manipulation susceptible d’aiguiser l’appétit de vengeance des États-uniens. Le 10 octobre, une jeune fille de 15 ans, présentée sous le seul nom de « Nayirah », témoigna, en larmes, devant la Commission des droits de l’Homme du Congrès qu’alors qu’elle travaillait comme bénévole dans un hôpital au Koweït après l’invasion du pays, elle avait vu des soldats irakiens entrer dans le bâtiment et retirer brutalement les nouveaux-nés des couveuses dans lesquels ils se trouvaient et les avaient « abandonnés à même le sol froid, les condamnant ainsi à une mort certaine » [51]. L’histoire des couveuses provoqua un vif émoi parmi la population, que le président s’empressa d’alimenter en martelant les faits, discours après discours, et ajoutant même que 312 bébés avaient ainsi trouvé la mort. Bush fut si convaincant que l’information fut reprise par Amnesty International. Ce n’est qu’une fois la guerre terminée que l’on découvrit que la jeune fille en question n’avait jamais travaillé au Koweït et qu’elle se trouvait être la propre fille de l’ambassadeur koweitien à Washington, ce que savaient pertinemment ceux qui avaient organisé l’audience du 10 octobre [52]. Amnesty International dut, à regret, revenir sur ses propos ; en février 1992, Middle East Watch déclara qu’il s’agissait « purement et simplement de propagande de guerre » [53] Plus de 10 ans après, George W. Bush Junior tenta à nouveau de manipuler les sentiments du peuple états-unien en annonçant que l’Irak cherchait à développer des armes chimiques, biologiques et atomiques et que le président Saddam Hussein était impliqué dans les attentats du 11 Septembre 2001.

En décembre 1990, Bush père essuya les vives critiques du Parlement européen. Dans une résolution qui fut transmise à la Maison-Blanche et à l’administration états-unienne, l’Union Européenne condamnait fermement les manœuvres secrètes des États-Unis. Elle déclarait officiellement « condamner la création clandestine de réseaux de manipulation et d’action et appeler à l’ouverture d’une enquête approfondie sur la nature, la structure, les buts et tout autre aspect de ces organisations secrètes et autres groupes dissidents, sur leur utilisation dans le but d’interférer dans les affaires politiques internes des pays concernés, sur la question du terrorisme en Europe et sur la possible complicité des services secrets des États membres ou de pays tiers ». Mais surtout, l’Union Européenne protestait « vigoureusement contre le droit que s’arrogent certains responsables militaires américains au sein du SHAPE et de l’OTAN d’encourager l’établissement en Europe d’un réseau clandestin de renseignement et d’action » [54].

Compte tenu de sa grande expérience des opérations secrètes, le président George H. Bush ne pouvait ignorer les opérations terroristes et illégales auxquelles s’étaient livrées les armées secrètes, il refusa donc de s’exprimer sur le sujet. Inconscient de l’ampleur du scandale, le Congrès états-unien préféra s’abstenir de poser des questions trop délicates. Les médias eux non plus ne ressentirent pas le besoin de mener une enquête. Dans un article du Washington Post, l’un des rares publiés aux USA sur le sujet, sous le titre « La CIA lève des armées secrètes en Europe de l’Ouest : une force paramilitaire créée pour résister à une occupation soviétique », on put lire qu’un « représentant [anonyme] du gouvernement des États-Unis familier de l’Opération Gladio » aurait déclaré que Gladio était « un problème strictement italien sur lequel nous n’avons aucun contrôle d’aucune sorte » et ajouté « prétendre, comme le font certains, que la CIA a été impliquée dans des actes terroristes en Italie est une absurdité totale » [55]. Comme le prouvèrent les enquêtes qui suivirent, cette déclaration de la CIA était une absurdité totale [56].





[1] Honorable Men : My life in the CIA, par William Colby, Simon & Schuster, New York (1978), p.100. Version française : 30 ans de CIA , Presses de la Renaissance, Paris (1978).

[2] Si, du point de vue US, les combats prennent fin avec la capitulation du Japon, le 15 août 1945 (Victory over Japan Day), la guerre se poursuit tant que les traités ne sont pas signés. Truman ne proclame officiellement la fin des hostilités que le 31 janvier 1946. Ndlr.

[3] Le texte intégral du mémorandum a été publié dans Donovan and the CIA : A History of the Establishment of the Central Intelligence Agency, par Thomas F. Troy (Univ Pubns of Amer, 1981), pp. 445-447. Ndlr.

[4] Walter Trohan dans le quotidien américain The Chicago Tribune du 9 février 1945.

[5] Rapporté dans Christopher Andrew, For the President’s Eyes Only : Secret Intelligence and the American Presidency from Washington to Bush (HarperCollins, New York, 1995), p.164.

[6] The NSC staff : counselling the council, par Christopher Shoemaker, préface de Zbigniew Brzezinski (Westview Press Inc, 1991), p.1.

[7] John Prados, Keepers of the Keys : A history of the National Security Council from Truman to Bush (William Morow, New York, 1991), p.567. John Prados était déjà l’auteur d’un très intéressant Presidents’ Secret Wars : CIA and Pentagon Covert Operations since World War II (William Morrow, New York, 1986). Écrit avant la découverte des armées secrètes d’Europe de l’Ouest, l’ouvrage ne contient aucune référence au Gladio.

[8] Le président Obama a encore accru les pouvoirs du NSC, sous l’influence de Brent Scowcroft et d’Henry Kissinger. Ndlr.

[9] Containment : Documents on American Policy and Strategy 1945–1950, par Thomas Etzold et John Gaddis (Columbia University Press, New York, 1978), p.12.

[10] Puppetmasters : The Political Use of Terrorism in Italy, par Philip Willan (Constable, Londres, 1991), p.20.

[11] Extrait de Andrew, Eyes Only, p.171.

[12] Andrew, Eyes Only p.171.

[13] Texte intégral de ce document (en anglais)

[14] The Central Intelligence Agency : An Instrument of Government to 1950, par Arthur B. Darling (Pennsylvania State University Press, University Park, 1990), p.245.

[15] Darling, Agency, p.246.

[16] Texte intégral de ce document (en anglais).

[17] L’importance fondamentale du NSC 10/2 pour les armées secrètes anti-communistes d’Europe de l’Ouest a été établie par tous historiens ayant enquêté sur le sujet. Voir Jan de Willems (ed.), Gladio (Editions EPO, Bruxelles, 1991), p.145 ; Jens Mecklenburg (ed.), Gladio : Die geheime Terror organisation der Nato (Elefanten Press, Berlin, 1997), p.17 et 51 ; Leo Müller, Gladio – das Erbe des Kalten Krieges. Der Nato-Geheimbund und sein deutscher Vorläufer (Rowohlt, Hambourg, 1991), p.63.

[18] Extrait de Andrew, Eyes Only, p.171. Allen Dulles, directeur de la CIA de 1953 à 1961, rappela en privé à Truman qu’il ne pourrait fuir sa responsabilité dans les opérations spéciales conduites en Grèce, en Turquie, en Italie ou aux Philippines. Dulles écrivit à un conseiller juridique de la CIA : « À aucun moment, M. Truman n’a manifesté une opinion contraire à la mienne » (ibid).

[19] Andrew, Eyes Only, p.198.

[20] Texte intégral de ce document (en anglais).

[21] George Kennan cité par Etzold et Gaddis, Containment, p.125.

[22] United States Senate. Final Report of the Select Committee to Study Governmental Operations with respect to Intelligence activities. Book IV : Supplementary detailed staff reports on foreign and military intelligence, p.36.

[23] L’ambassadeur Frank Wisner Jr., fils de Frank Wisner, a épousé Christine de Ganay, elle-même divorcée de Pal Sarközy de Nagy-Bocsa, père du président français Nicolas Sarkozy. Ndlr.

[24] The Man Who Kept the Secrets : Richard Helms and the CIA, par Thomas Powers (Weidenfeld and Nicolson, Londres, 1980), p.37. Il n’existe apparemment aucune biographie de Frank Wisner. Le texte le mieux documenté sur lui est donc la biographie de Richard Helms par Powers. Helms servit d’abord au département des opérations clandestines de Wisner avant de remplacer celui-ci en 1958 en prenant la tête des opérations spéciales.

[25] Powers, Helms, p.32.

[26] Darling, Agency, p.279.

[27] « Service secrets, guerre froide et ‘stay-behind. 2e partie’ : La mise en place des réseaux », par Pietro Cedomi, dans le périodique belge Fire ! Le Magazine de l’Homme d’Action, septembre/octobre 1991, p.78.

[28] Powers, Helms, p.48. Andrew indique les mêmes chiffres dans Eyes Only, p.193.

[29] General Walter Bedell Smith as Director of Central Intelligence, par Ludwell Montague (Pennsylvania University Press, University Park, 1992), p.209. Ce livre aurait été intéressant sans les coupes massives opérées par la CIA. La moitié des paragraphes comporte la mention « [une ligne supprimée], [trois paragraphes supprimés], [sept lignes supprimées] » etc... Il y a un siècle, le brillant écrivain américain Mark Twain écrivit à ce propos dans Following the Equator (1897) : « Grâce à Dieu, nous disposons dans notre pays de trois biens inestimables : la liberté de parole, la liberté de pensée et la prudence de n’user ni de l’une ni de l’autre. »

[30] Montague, Smith, p.213.

[31] Colby, Honorable Men, p.83.

[32] Ibid., p.81 and 82.

[33] Ibid., p.83.

[34] Ce document, découvert par l’auteur, n’a pas été évoqué lors des révélations sur Gladio, il présente toutefois un intérêt incontestable dans le cadre des enquêtes sur l’organe de commandement de Gladio, le CPC. Note de service du général Leon W. Johnson, le représentant des États-Unis au comité militaire actif de l’OTAN, datée du 3 janvier 1957 et adressée au Conseil d’État-major Inter-armes sur le renseignement clandestin. Anciennement top-secret. Déclassifié en 1978. Découvert dans les archives informatisées du Declassified Documents Reference System au LSE de Londres.

[35] Figure légendaire de la contre-insurrection, le colonel Aaron Bank fut requis, l’année de son centième anniversaire (2002), par le président George W. Bush pour superviser les opérations contre les Taliban en Afghanistan. Il décéda deux ans plus tard. Ndlr.

[36] La contre-insurrection devenant très en vogue dans l’administration Kennedy, tous les services de l’armée états-unienne s’empressèrent de créer leurs « unités pour les opérations spéciales », c’est par exemple à cette époque que la Navy créa les unités SEAL (pour « Sea, Air , Land », Mer, Air, Terre) entraînées à sauter en parachute au-dessus de l’eau, en combinaison de plongée, équipées pour faire sauter des navires et capables de combattre sur terre une fois sorties de l’eau.

[37] From OSS to Green Berets : The Birth of Special Forces, par Colonel Aaron Bank (Presidio Press, Novato, 1986), p.175–176.

[38] Bank, Special Forces, p.168–169.

[39] Périodique belge Fire ! Le Magazine de l’Homme d’Action, p.84. Magazine politique autrichien Zoom, N°4/5, 1996 : « Es muss nicht immer Gladio sein ». Attentate, Waffenlager, Erinnerungslücken, p.61.

[40] Mecklenburg, Gladio, p.50.

[41] Gladio, par Gerardo Serravalle (Edizioni Associate, Rome, 1991), p.90.

[42] Powers, Helms, p.89.

[43] Mensuel britannique Searchlight, janvier 1991.

[44] « Service secrets, guerre froide et ‘stay-behind. 2e partie’ : La mise en place des réseaux », par Pietro Cedomi dans le périodique belge Fire ! Le Magazine de l’Homme d’Action, septembre/octobre 1991, p.77.

[45] Powers, Helms, p.77.

[46] Blowback. America’s Recruitment of Nazis and its Effects on the Cold War, par Christopher Simpson (Weidenfeld and Nicolson, Londres, 1988), p.289. Powers, Helms, p.77.

[47] Discours Richard Helms, directeur de la CIA, aux funérailles de Frank Gardiner Wisner, 1909–1965. Découvert dans les archives informatisées du Declassified Documents Reference System.

[48] « An International Story. The CIA’s Secret Armies in Europe », par Jonathan Kwitny dans le périodique états-unien The Nation du 6 avril 1992, p.444–448, p.445.

[49] Voir « Opération Phénix », par Arthur Lepic, Réseau Voltaire, 16 novembre 2004. Ndlr.

[50] Quotidien britannique The Times du 7 mai 1996.

[51] The Fire this Time : US War Crimes in the Gulf, par Ramsey Clark (Thunder’s Mouth Press, New York, 1992), p.31.

[52] Cette audience avait été organisée par une spécialiste des relations publique, Victoria Clarke, qui devint en 2001 la porte parole du secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld. Ndlr.

[53] Clark, Fire, p.32.

[54] Résolution du Parlement européen sur l’affaire Gladio du 22 novembre 1990.

[55] « CIA Organized Secret Army in Western Europe ;Paramilitary Force Created To Resist Soviet Occupation », par Clare Pedrick, The Washington Post du 14 novembre 1990. Le seul autre article du Washington Post où apparaisse le mot Gladio fut publié le 8 août 1993 et ne traitait que de l’Italie (« Everybody in Italy Wants Change’ ; Talk Is of Revolution, But Bombings Raise Question : At What Price ? », par Steve Coll). La couverture médiatique fut plus importante en Europe. Le Post ne publia que deux articles contre 39 abordant le cas de nombreux pays pour The Guardian britannique dans la même période.

[56] Quotidien britannique The Independent du 1er décembre 1990.






source:
à la loupe http://www.voltairenet.org/article163478.html#article163478


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MessageSujet: Re: LES ARMÉES SECRÈTES DE L'OTAN   Sam 15 Mai 2010 - 12:22

VI - LA GUERRE SECRÈTE EN ITALIE
par Daniele Ganser*






Alors que les Etats-Unis se présentent comme les défenseurs de la Démocratie, ils ont organisé le trucages des élections en Italie, deux coups d’Etat invisibles, et n’ont pas hésité à faire exécuter le Premier ministre Aldo Moro. Dans ce sixième volet de son étude sur le Gladio, l’historien suisse Danièle Ganser retrace la manière dont Washington a contrôlé en sous-main la vie politique italienne, à l’insu des Italiens, durant cinquante ans.




En 1978, les Etats-Unis ont fait assassinerle Premier ministre italien, Aldo Moro.
Son exécution a été revendiquée par les Brigades rouges,
mais l’opération était manipulée par le Gladio.


L’anticommunisme états-unien fut à l’origine des nombreuses tragédies qui marquèrent l’histoire de la Première République italienne (1945-1993). Les preuves découvertes au cours des dix dernières années attestent que l’armée Gladio dirigée par les services secrets italiens prit, avec la complicité des terroristes d’extrême droite, une part active à cette guerre non déclarée. En l’absence d’envahisseur soviétique, les unités paramilitaires anticommunistes formées par la CIA se rabattirent sur des opérations internes visant à conditionner la vie politique nationale. Une enquête parlementaire chargée par le Sénat italien de faire la lumière sur Gladio et sur une série d’attentats mystérieux conclut à la fin de la Guerre froide que, dans le pays, « la CIA avait pu bénéficier d’une liberté maximale » due au fait que l’Italie avait, sous la Première République, vécu « dans une situation de division difficile voire tragique ». Cette division opposait les deux idéologies dominantes de la Guerre froide : à gauche, on trouvait le très populaire et très influent PCI, le parti communiste Italien, financé en sous-main par l’URSS ainsi que le puissant parti socialiste [1] tandis que de l’autre côté de l’échiquier s’activaient la CIA, les services secrets militaires italiens et leur armée Gladio mais aussi des mouvements terroristes d’extrême droite, recevant tous le soutien politique de la DCI conservatrice. [2]

Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Italie du dictateur fasciste Benito Mussolini s’était alliée à Hitler. Après la défaite des puissances de l’Axe, le président Franklin Roosevelt, le Premier ministre britannique Winston Churchill et le dirigeant de l’URSS Joseph Staline se rencontrèrent à Yalta, en Crimée, en février 1945, pour discuter du sort de l’Europe et prirent la décision, cruciale pour l’Italie, de placer la péninsule dans la sphère d’influence états-unienne. Afin de limiter le pouvoir des communistes, la CIA n’hésita pas à s’allier à la Mafia et aux terroristes d’extrême droite. Victor Marchetti, un agent de la CIA, expliqua un jour : « La CIA s’est appuyée sur l’anticommunisme viscéral de la Mafia pour contrôler l’Italie ». [3] Avant même la fin de la guerre, Earl Brennan, le chef de l’OSS en Italie, était intervenu auprès du ministre de la Justice US afin que celui-ci réduise la peine de 50 ans prononcée contre Charles « Lucky » Luciano dans le but de conclure un marché secret : en échange de sa libération, Luciano fournissait à l’armée états-unienne une liste des mafiosi siciliens les plus influents qui devaient appuyer le débarquement US de 1943 en Sicile. [4] Après la guerre, la CIA « eut à cœur d’entretenir cette amitié secrète avec la Mafia sicilienne » et c’est ainsi qu’« au nom de la lutte contre le communisme en Italie et en Sicile, les Américains abandonnèrent l’île à la pègre qui la contrôle encore aujourd’hui ». [5]

Les troupes US qui libérèrent le pays et instaurèrent en lieu et place de la dictature une démocratie fragile furent accueillies par les Italiens avec des drapeaux, du pain et du vin. Malgré cela, les Alliés « étaient inquiets de la situation politique de l’Italie et notamment de la menace du parti communiste dont l’influence ne cessait de croître, une situation déjà observée par le passé en Grèce et en Yougoslavie ». C’est pourquoi Londres et Washington décidèrent de changer de politique en cessant d’assister les partisans italiens, en majorité communistes, qui jouissaient d’un certain prestige auprès de la population en raison de leur résistance héroïque au fascisme. « Ce changement de politique fut vivement déploré » par les officiers de liaison britanniques et américains qui avaient combattu derrière les lignes ennemies aux côtés des communistes et « par les Italiens eux-mêmes ». [6] Et le mécontentement grandit encore lorsque les communistes italiens virent leurs anciens alliés recruter secrètement des fascistes vaincus et des membres de l’extrême droite au sein de l’appareil d’État, « l’anticommunisme virulent, sur lequel s’étaient appuyés les fascistes pour accéder au pouvoir, était à présent une qualité très recherchée ». [7]

« Il est probable que des groupuscules d’extrême droite furent recrutés et intégrés au réseau stay-behind afin de pouvoir nous prévenir si une guerre se préparait », confirma plus tard Ray Cline, directeur adjoint de la CIA de 1962 à 1966, dans un reportage sur Gladio. « Dans cette optique, l’utilisation d’extrémistes de droite, à des fins de renseignement et non politiques, me semble ne poser aucun problème. » [8] Mais, loin de se cantonner à la collecte de renseignement, ceux-ci reçurent véritablement les clefs du pouvoir. Les États-Unis érigèrent la DCI, la Démocratie chrétienne italienne, comme un rempart face au communisme, « un ramassis de collaborationnistes, de monarchistes et de fascistes irréductibles ». [9] Alcide De Gasperi, de la DCI, fut nommé Premier ministre et dirigea huit gouvernements successifs entre 1945 et 1953 [10]. « En l’absence d’une véritable purge, la vieille bureaucratie fasciste parvint à se maintenir. » [11] Le Premier ministre De Gasperi et le ministre de l’Intérieur Mario Scelba supervisèrent personnellement « la réintégration de fonctionnaires profondément compromis avec le régime fasciste ». [12]




Le prince Valerio Borghèse, surnommé « le Prince noir », fut l’un de ces fascistes notoires recrutés par les États-Unis. À la tête de la Decima MAS (XMAS), un corps d’élite de 4 000 hommes créé en 1941 et placé sous commandement nazi, il avait dirigé une campagne d’extermination des résistants sous la République de Salo et s’était spécialisé dans la traque et l’exécution des communistes italiens. Capturé par des résistants à la fin de la guerre, il fut sur le point d’être pendu lorsque, le 25 avril 1945, l’amiral Ellery Stone, proconsul états-unien de l’Italie occupée et ami proche de la famille Borghèse, ordonna à James Angleton, un employé de l’OSS qui allait devenir le plus célèbre des agents de la CIA, de lui venir en aide. Angleton fournit au Prince noir un uniforme d’officier US et l’escorta jusqu’à Rome où il devait répondre de ses crimes de guerre. Grâce à la protection des États-Unis, Borghèse fut finalement déclaré « non coupable ». [13] L’agent de la CIA Angleton fut décoré de la Legion of Merit de l’armée des Etats-Unis pour ses actes « exceptionnellement méritoires » et poursuivit sa carrière à la direction du contre-espionnage de la CIA, « devenant l’incarnation même du contrôle exercé par les USA sur les mouvements politiques et les groupes paramilitaires néo-fascistes et d’extrême droite de l’Italie d’après-guerre ». [14] À l’instar de nombreux soldats de la Guerre froide, « l’ennemi avait simplement changé de forme aux yeux d’Angleton » après la défaite de l’Axe, comme l’écrivirent ses biographes, « le marteau et la faucille avaient remplacé la croix gammée ». [15]

En 1947 furent créés à Washington le NSC et la CIA. L’Italie, en raison des « attaques continuelles de son puissant parti communiste » dont elle était la cible, eut le triste privilège d’être le premier pays à faire l’objet d’une guerre secrète et non déclarée de la CIA. La mission que s’était fixée l’Agence était claire : empêcher la gauche italienne de remporter les premières élections nationales de l’après-guerre, qui devaient se dérouler le 16 avril 1948. Le président Harry Truman était très contrarié car le PCI, le plus grand parti communiste d’Europe de l’Ouest, et le PSI venaient de s’allier pour former le Fronte Democratico Populare (FDP). Les observateurs prédisaient une victoire du FDP au Parlement, en se basant sur les bons scores obtenus par la coalition de gauche lors des dernières élections municipales où la DCI soutenue par les Etats-uniens avaient souvent été battue. L’OPC, le département des opérations spéciales de la CIA, qui, sous la direction de Frank Wisner, mit sur pied le réseau Gladio, injecta donc 10 millions de dollars dans le parti démocrate chrétien. Dans le même temps, communistes et socialistes furent la cible de campagnes de diffamation. Entre autres coups tordus, la CIA publia des pamphlets calomnieux et anonymes sur la vie sexuelle et privée des candidats du PCI et leur prêtant des contacts avec les fascistes et/ou des mouvements anticléricaux. Cette stratégie consistant à viser spécifiquement les sièges susceptibles d’apporter une majorité à la DCI plutôt que de miser sur une large victoire porta ses fruits dans chacune des plus de 200 circonscriptions retenues à l’exception de deux. Lors du vote, la DCI rassembla finalement 48 % des suffrages et obtint ainsi 307 sièges au Parlement tandis que le FDP dut se contenter de 31 % des voix et de 200 sièges. [16] La répression brutale qui répondit aux protestations de la population et de la gauche en particulier firent un « nombre considérable de victimes pendant les manifestations et les occupations de locaux ». [17]

Le président Truman fut très satisfait des résultats obtenus et devint un adepte des opérations clandestines. Dans sa fameuse « Doctrine Truman » de mars 1947, il avait spécifié : « Nous ne devons reconnaître aucun gouvernement imposé à une nation par une force ou une puissance étrangère », fondant ainsi la politique étrangère des États-Unis sur « le Droit et la Justice » et refusant toute « compromission avec le mal ». [18] Cependant si les élections italiennes s’étaient soldées par autre chose qu’une victoire de la DCI soutenue par les USA, l’Italie aurait alors pu sombrer, comme la Grèce, dans la guerre civile. Pendant et après les élections, des bâtiments de guerre US patrouillèrent au large de la péninsule et des forces terrestres restèrent en alerte. George Kennan, le chef du bureau de planification politique du département d’État chargé de développer les programmes à long terme nécessaires à l’atteinte des objectifs de politique étrangère, préconisait purement et simplement une intervention militaire des USA dans le cas d’une victoire des communistes aux élections. [19] Suite aux révélations sur Gladio, le président italien Francesco Cossiga confirma qu’une faction paramilitaire de la DCI se tenait prête à intervenir si cela avait dû se produire. Equipé d’un fusil automatique Stern, de chargeurs et de plusieurs « grenades à main », Cossiga faisait lui-même partie du commando. « J’étais armé jusqu’aux dents et je n’étais pas le seul. » L’armement des paramilitaires de la DCI avait été « acheté grâce à de l’argent mis à leur disposition par le parti ». [20]

Après que le PCI eut été écarté du gouvernement, l’Italie gouvernée par la DCI pro-US fut invitée, le 4 avril 1949, à rejoindre l’OTAN nouvellement créée, en qualité de membre fondateur. Quelques jours seulement auparavant, le 30 mars 1949, l’Italie s’était dotée de son premier service de renseignement militaire depuis 1945, né de la collaboration avec la CIA. Intégrée au ministère de la Défense, l’unité secrète fut baptisée SIFAR et placée sous la direction du général Giovanni Carlo. Sous la Première République, le SIFAR s’immisça à de nombreuses reprises dans les affaires politiques de l’Italie et sa division « Office R » se chargea du commandement de l’armée stay-behind anticommuniste Gladio. [21] « La coïncidence entre l’adhésion de l’Italie à l’OTAN et le rétablissement de sa capacité de renseignement est loin d’être fortuite », observa à juste titre l’expert en services secrets Philipp Willan, « elle nous renseigne sur les buts fondamentaux des services secrets de l’Italie d’après-guerre et sur les intentions de ceux qui ont permis leur rétablissement ». [22]

Le SIFAR fut dès sa création « régulé par un protocole top secret imposé par les États-Unis qui constitue un renoncement total à la souveraineté nationale ». Selon ce protocole, établi en coordination avec le programme de l’OTAN, les obligations du SIFAR à l’égard de la direction de la CIA aux USA auraient compris le partage du renseignement collecté et le respect d’un droit de regard sur le recrutement du personnel, lequel devait impérativement recevoir l’approbation de la CIA. [23] En effet, le SIFAR n’était pas indépendant mais sous la coupe de la CIA. Ou plutôt, comme le décrivit Paulo Taviani, ministre de la Défense italien entre 1955 et 1958 : les services secrets italiens étaient dirigés et financés par « les types de Via Veneto », autrement dit, la CIA et l’ambassade des Etats-Unis à Rome. [24] Les sénateurs italiens remarquèrent également cette hégémonie de la CIA : « Gladio a été créé suite à un accord entre deux services secrets, l’un très important, l’états-unien, l’autre bien moins, l’italien ». [25]

En 1951, le général Umberto Broccoli fut nommé directeur du SIFAR et, en sa qualité de membre d’un « Comité Secret », rencontra régulièrement des représentants de la CIA, le responsable du commandement de l’OTAN pour l’Europe du Sud ainsi que des responsables de l’armée, de la Marine et de l’armée de l’Air italienne. [26] L’OTAN craignant l’influence du PCI, le SIFAR avait vocation à garantir la stabilité de l’Italie. Dans cette optique, l’armée secrète Gladio était sa pièce maîtresse. Le 8 octobre 1951, Broccoli écrivit au ministre de la Défense Efisio Marras au sujet de l’entraînement des Gladiateurs au Royaume-Uni et de la fourniture d’armes et d’explosifs par la CIA. Dans sa lettre, le général expliquait que le SIS avait offert d’entraîner les cadres du Gladio italien en échange de l’achat d’armement britannique par l’Italie. Dans le même temps, la CIA proposait, elle, de fournir les armes gratuitement, mais elle n’était pas en mesure de dispenser une formation du niveau de celle qu’offraient les Anglais. Les Italiens choisirent de ne pas choisir : ils envoyèrent leurs officiers recevoir la prestigieuse instruction des centres d’entraînement britanniques et conclurent simultanément avec les États-Unis un accord secret qui leur garantissait un approvisionnement gratuit en armes. Cela ne plut pas aux Britanniques. Lorsque le général Ettore Musco, qui succéda à Broccoli à la tête du SIFAR se rendit en Angleterre pour visiter le Fort Monckton, l’accueil fut particulièrement froid : « En 1953, les Britanniques, furieux de s’être fait rouler, reprochèrent au général Musco que “son service se soit livré corps et âme aux Etats-uniens” ». [27]

Œuvrant pour la politique anticommuniste secrète de l’OTAN, les représentants du SIFAR participaient régulièrement aux réunions Gladio des organes de commandement de l’OTAN, l’ACC et le CPC [28]. Peu de temps avant de quitter ses fonctions, le président Cossiga prétendit lors d’un entretien télévisé que l’armée secrète Gladio était née en Italie en 1951 de l’inquiétude « de ce qui pourrait arriver si l’Europe était envahie ». « Il fut convenu que trois pays, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, seraient des membres permanents et que les autres seraient des membres associés, ce qui concernait le Danemark, la Norvège, les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg, la Grèce et la Turquie », expliqua Cossiga en faisant référence au CPC, le comité de direction du réseau Gladio. « L’Italie fut invitée à participer en qualité de membre associé. Elle déclina l’offre et demanda à devenir un membre permanent mais ne reçut alors pas de réponse. En 1956, l’Allemagne rejoignit le groupe. » Le président insistait sur le secret entourant ces opérations. « La ligne de conduite de l’OTAN consistait à nier l’existence de tout ce qu’il avait été convenu de garder secret. » [29]

Dans un document top secret du NSC, le Conseil National de Sécurité états-unien, signé de la main de Truman le 21 avril 1950, le président soulignait que « l’Italie est la clef de la sécurité américaine », les USA doivent donc « être prêts à utiliser tout leur pouvoir politique, économique et, au besoin, militaire » pour combattre le PCI [30]. « Dans le cas où les communistes parviendraient à entrer au gouvernement de manière démocratique ou si ce gouvernement devait cesser de s’opposer fermement au communisme à l’intérieur et à l’extérieur du pays, les États-Unis doivent se préparer à prendre les mesures nécessaires », Truman mentionnait même explicitement la possibilité d’une invasion si « une partie du territoire italien tombait sous domination communiste des suites d’une insurrection armée ». À l’approche des élections, le plan conçu par les USA prévoyait : en phase 1 : le renforcement de « la présence militaire américaine en Méditerranée » ; phase 2 : « la phase d’alerte », les troupes US devaient envahir l’Italie à « la demande du gouvernement italien et après consultation de la Grande-Bretagne et des autres pays de l’OTAN ». Elles devaient se déployer « dans les zones de la péninsule contrôlées par le gouvernement pour une démonstration de force ». Enfin, la « phase 3, alerte rouge : les forces armées [états-uniennes] en effectifs suffisants » devaient « débarquer en Sicile et/ou en Sardaigne » afin « d’occuper et de défendre le territoire contre la résistance communiste locale ». [31]

Les craintes de Washington grandirent encore lors des élections de juin 1953 où, malgré les opérations spéciales de la CIA, la DCI, avec 40 % des voix, obtint seulement 261 sièges au Parlement, soit 46 de moins qu’en 1948. La coalition de gauche remporta, quant à elle, 218 sièges avec 35 % des suffrages. La CIA intensifia sa guerre secrète car « il y avait de bonnes raisons de redouter que si cette tendance observée entre 1948 et 1953 se poursuivait (...) la coalition formée par les communistes et les socialistes finirait par devenir la principale force politique du pays », selon l’analyse faite par William Colby, qui fut plus tard choisi pour diriger la CIA sous la présidence de Nixon. [32] En premier lieu, on décida qu’il fallait nommer un chef du SIFAR plus agressif. En 1955, Carmel Offie, haut responsable de la CIA et proche collaborateur du directeur d’alors Allen Dulles, se rendit en Italie où, avec le directeur de l’antenne locale, le COS Gerry Miller, il confia à Claire Boothe Luce, la ravissante ambassadrice des États-Unis à Rome, la mission de convaincre le ministre de la Défense italien Emilio Taviani de nommer le général Giovanni De Lorenzo à la tête du SIFAR. L’année suivante, De Lorenzo, un adversaire farouche du communisme acquis aux idées de Washington, prit donc le commandement du SIFAR et de ses armées secrètes. [33]

Avec sa moustache, ses lunettes et son allure militaire, De Lorenzo incarnait le figure du général à l’ancienne. Dans un document top secret daté du 26 novembre 1956 et signé de sa main, le patron du SIFAR évoque des « accords antérieurs » passés entre la CIA et ses services et précise que l’opération Gladio est en bonne voie. [34] Le document, contenant des données hautement sensibles, ne fut pas dévoilé aux sénateurs chargés de l’enquête parlementaire. « L’accord conclu entre le SIFAR et la CIA en 1956 concernant l’organisation stay-behind ne peut à présent pas être rendu public puisqu’il s’agit d’un engagement bilatéral classé top secret », expliqua l’amiral Fulvio Martini, directeur du SIFAR, à des sénateurs médusés qui avaient cru, à tort, que le SIFAR devait rendre des comptes au Parlement italien et pas à la CIA. « La déclassification du document, que j’ai déjà demandée le 13 décembre 1990 », précisa-t-il, « nécessite impérativement l’accord de l’autre partie impliquée ». [35]

Sur la liste des projets prioritaires du SIFAR, De Lorenzo plaça la construction d’un nouveau quartier général pour l’armée secrète, pour lequel la CIA n’hésita pas à débourser 300 millions de lires. Etats-uniens et Italiens étaient convenu que pour des raisons de discrétion et de fonctionnalité le nouveau centre du Gladio ne devait pas être bâti sur le continent mais sur l’une des grandes îles de la côte Ouest de l’Italie. La Sardaigne fut retenue et le terrain acheté. Le colonel Renzo Rocca, chef du Bureau R qui dirigeait le Gladio local, fut chargé de superviser la construction de la nouvelle base où des soldats anticommunistes seraient équipés et entraînés par des instructeurs des Forces Spéciales US et britanniques. [36] Le « Centre d’Entraînement au Sabotage » (en italien CAG) était situé au Cap Marragiu, près du village d’Alghero. Derrière les murs et les clôtures électrifiées, on construisit un petit port et des bunkers souterrains, on mit en place de puissants transmetteurs radio longue distance ainsi que des installations sous-marines destinées à l’entraînement des nageurs de combat ; enfin, deux courtes pistes d’atterrissage et un héliport furent aménagés. D’autres bâtiments furent également ajoutés pour l’entraînement au maniement d’armes et d’explosifs ainsi que pour la formation idéologique. [37]

« Je me suis rendu pour la première fois à Capo Marragiu en 1959 », témoigna le Gladiateur Ennio Colle suite à la découverte des armées secrètes. Le 27 novembre 1990, Colle avait reçu une lettre du directeur du SISMI l’informant que « l’armée secrète avait été dissoute ». L’ancien combattant affirma que les membres de l’unité spéciale étaient maintenus dans l’ignorance au sujet de la dimension internationale du réseau et qu’ils ignoraient où ils avaient reçu leur entraînement : « Je ne savais pas où j’étais car ils nous transportaient dans des avions aux hublots obstrués ». Decimo Garau, un instructeur du CAG, lui-même formé en Grande-Bretagne, confirma à des journalistes que les Gladiateurs italiens étaient littéralement maintenus dans l’obscurité : « Ils arrivaient à bord d’un appareil maquillé et étaient ensuite conduits dans des navettes aux vitres masquées qui les déposaient devant leurs quartiers. L’entraînement pouvait alors commencer. » [38]

« En résumé, mon travail consistait à empêcher que les communistes ne s’emparent de l’Italie aux prochaines élections de 1958 », écrivit l’agent de la CIA William Colby dans ses mémoires. En automne 1953, il fut envoyé à Rome et placé sous les ordres du COS Gerry Miller. Les armées secrètes Gladio devaient permettre à la CIA « d’éviter que les défenses militaires de l’OTAN ne soient court-circuitées politiquement par une cinquième colonne subversive, le Partito Communista Italiano (ou PCI) » dans le cadre de ce que Colby décrit comme « le plus vaste programme d’action politique clandestine jamais entrepris par la CIA ». Tout comme les communistes, les socialistes italiens subissaient eux aussi les attaques de la CIA qui orchestrait des campagnes de diffamation à leur endroit tout en finançant la DCI. « Nous n’allions tout de même pas abandonner la DCI que nous contrôlions au profit de socialistes imprévisibles. » Les manœuvres de Colby portèrent leurs fruits et, en 1958, la DCI consolida son pouvoir avec 42 % des voix et 273 sièges tandis que les communistes, avec leurs 23 %, devaient se contenter de 140 sièges et les socialistes de 84. [39]

Colby partageait l’enthousiasme du président Dwight Eisenhower pour les opérations secrètes suite au succès des coups d’État menés conjointement avec le MI6 qui renversèrent les gouvernements de Mossadegh en Iran en 1953 et d’Arbenz au Guatemala l’année suivante. En Italie, la manipulation des élections et le financement secret de la DCI « étaient si efficaces que ceux-là même qui bénéficiaient de notre aide en ignoraient parfois la provenance », raconta Colby, non sans une certaine fierté. « Les opérations politiques que mena la CIA en Italie et dans d’autres pays dans les années qui suivirent, au Chili par exemple, font aujourd’hui l’objet de critiques véhémentes », observe rétrospectivement Colby. « On ne peut plus nier à présent l’illégalité d’une telle “ingérence”. Les lois en vigueur dans la plupart des pays du monde, y compris aux États-Unis, interdisent à tout gouvernement étranger de s’immiscer dans le processus politique interne du pays en question. » Toutefois, le vétéran de la Guerre froide soutient qu’« aider les mouvements démocratiques italiens à riposter à une campagne de subversion prosoviétique se justifie moralement ». [40]

Par le biais d’une directive top secrète, le Pentagone, qui partageait visiblement cette conception, ordonna à la CIA de lancer l’« Opération Demagnetize ». Il s’agissait d’entamer, en collaboration avec les services secrets militaires français et italiens, des « opérations politiques, paramilitaires et psychologiques » visant à affaiblir les communistes dans ces deux pays. La directive du Joint Chiefs of Staff datée du 14 mai 1952 soulignait : « Limiter l’influence des communistes en Italie et en France est un objectif prioritaire. Il doit être atteint par tous les moyens » y compris par le recours à une guerre secrète et à des opérations terroristes. « Il n’est pas indispensable que les gouvernements italiens et français soient informés du plan “Demagnetize” car celui-ci pourrait être perçu comme une violation de leur souveraineté nationale. » [41]

Après l’affectation de Colby au Vietnam, le directeur du SIFAR De Lorenzo poursuivit sa lutte contre le PCI et le PSI. Un document top secret intitulé Les Forces Spéciales du SIFAR et l’Opération Gladio et daté du 1er juin 1959 décrivait comment le programme de guerre non conventionnelle de l’OTAN et les opérations secrètes anticommunistes étaient coordonnées par le CPC, lui-même étroitement lié au SHAPE [42]. Il indiquait que, outre une invasion soviétique, l’OTAN redoutait également « une subversion intérieure » et, particulièrement en Italie, une progression du parti communiste. « Au niveau national, la possibilité d’une situation d’urgence telle que décrite plus haut a été et demeure la justification des activités spéciales du SIFAR. Celles-ci sont menées par la section SAD du Bureau R », spécifiait le document, faisant ainsi référence à l’armée secrète Gladio. « Parallèlement à cette résolution, le directeur du SIFAR a décidé, avec l’approbation du ministre de la Défense, de confirmer les accords antérieurs conclus à ce sujet entre les services secrets italiens et états-uniens, conformément au principe de collaboration mutuelle convenu dans le cadre des activités S/B (stay-behind), en vue de mener une opération conjointe. » Le général De Lorenzo précisait en conclusion que les accords passés entre la CIA et le SIFAR et datés du 26 novembre 1956 constituaient « le document de référence de l’Opération “Gladio” (nom donné aux opérations développées par les deux services secrets) ». [43]

Quand John F. Kennedy fut élu président en janvier 1961, la politique des USA vis-à-vis de l’Italie s’en trouva modifiée car, contrairement à ses prédécesseurs Truman et Eisenhower, Kennedy n’éprouvait aucune hostilité à l’égard du PSI. Il partageait une analyse de la CIA selon laquelle « la progression des socialistes, même sans intervention extérieure, est la preuve que la sensibilité de gauche tend, en Italie, vers une forme démocratique de socialisme ». [44]Cependant les ambitions de réforme de Kennedy se heurtèrent à la résistance tenace du département d’État et de la CIA. Le secrétaire d’État Dean Rusk rapporta avec horreur au président que Riccardo Lombardi du PSI avait publiquement réclamé la reconnaissance de la République populaire de Chine et le retrait des bases militaires US d’Italie, y compris celle de l’OTAN située près de Naples, et avait déclaré que le capitalisme et l’impérialisme étaient des ennemis à combattre. « Est-ce avec ce parti-là que les États-Unis doivent traiter ? » [45]

À Rome, l’ambassadeur Frederick Reinhardt et le COS Thomas Karamessines discutaient d’un moyen de stopper Kennedy. Ils s’adressèrent à Vernon Walters de la CIA, un partisan avéré de la lutte anticommuniste, « ayant participé directement ou indirectement à plus de coups d’État que quiconque dans l’administration états-unienne ». [46] Il déclara que si Kennedy permettait au PSI de remporter les élections, les USA devraient envahir le pays. Plus subtilement, Karamessines suggérait de renforcer les mouvements d’opposition à la gauche présents en Italie. [47] « Cela aboutit à une situation absurde dans laquelle le président Kennedy se trouvait opposé à son secrétaire d’État et au directeur de la CIA. » [48]

Kennedy venait de permettre à l’Italie de basculer à gauche. Les socialistes s’étant vu attribuer des portefeuilles ministériels, les communistes italiens, invoquant leurs bons résultats aux élections, réclamèrent eux aussi à entrer au gouvernement. En mai 1963, le syndicat des ouvriers du bâtiment manifesta à Rome dans ce but. La CIA s’en inquiéta et chargea des membres de l’armée secrète Gladio habillés en policiers et en civils de réprimer ces mouvements ; plus de 200 manifestants furent blessés. [49] Mais pour l’Italie, le pire restait à venir. En novembre 1963, le président Kennedy fut assassiné à Dallas, au Texas, dans des circonstances troubles. Cinq mois plus tard, la CIA, le SIFAR, l’armée secrète Gladio et les carabiniers déclenchèrent un coup d’État qui força les socialistes à renoncer à leurs ministères.

Ce putsch au nom de code « Piano Solo » était dirigé par le général Giovanni De Lorenzo, l’ancien chef du SIFAR, qui, sur ordre du ministre de la Défense Giulio Andreotti, un démocrate-chrétien, avait été nommé à la tête des carabiniers. Collaborant étroitement avec l’expert en guerre secrète de la CIA Vernon Walters, le chef de l’antenne romaine de la CIA William Harvey et le commandant des unités Gladio au sein du SID Renzo Rocca, De Lorenzo intensifia la guerre clandestine. Rocca employa pour la première fois son armée secrète à faire exploser les bureaux de la DCI et le siège de plusieurs journaux avant d’en accuser la gauche afin de discréditer les communistes et les socialistes. [50] Le 25 mars 1964, comme le gouvernement ne vacillait toujours pas, De Lorenzo ordonna à ses soldats de l’ombre « d’occuper à son signal les agences gouvernementales, les principaux centres de communication, les sièges des partis de gauche, les locaux des quotidiens les plus marqués à gauche ainsi que les bâtiments de la radio et de la télévision. Les agences de presse devaient être investies uniquement le temps nécessaire pour détruire les rotatives et rendre impossible la publication des journaux. » [51] De Lorenzo insista pour que l’opération soit menée « avec autant de détermination et de vigueur que possible et ne laisser aucune place à l’hésitation ou au doute » et, selon les termes du rapport d’enquête sur Gladio, il parvint à rendre ses soldats « enragés et exaltés ». [52]

Les Gladiateurs, qui s’étaient vus remettre une liste de proscription de plusieurs centaines de noms, avaient ordre de traquer les socialistes et les communistes y figurant, de les arrêter et de les déporter en Sardaigne où ils devaient être incarcérés au CAG. Le document intitulé Les Forces Spéciales du SIFAR et l’Opération Gladio spécifiait que : « Comme le quartier général des Opérations, le Centre d’entraînement au sabotage CAG est protégé par un système de sécurité particulièrement efficace et équipé d’installations et de matériel spécialement conçus pour les cas d’urgence ». [53] Dans une atmosphère de grande tension, l’armée secrète s’apprêtait à passer à l’action. Le 14 juin 1964, De Lorenzo donna le feu vert et entra dans Rome avec blindés, transports de troupes, jeeps et lance-grenades pendant que les forces de l’OTAN se livraient à de grandes manœuvres militaires dans la région, afin d’intimider le gouvernement italien. Le général prétexta habilement que cette démonstration de force avait lieu à la veille du 150e anniversaire de la création du corps des carabiniers, et, en compagnie du président italien Antonio Segni, issu de l’aile droite de la DCI et anticommuniste fanatique, ils assistèrent, radieux, au défilé des troupes. Les socialistes italiens remarquèrent que, contrairement à l’usage, les chars et les lance-grenades ne furent pas retirés après le défilé mais restèrent déployés dans Rome pendant tout le mois de mai et une partie de juin 1964. [54]

Très inquiet de la situation, le Premier ministre Aldo Moro rencontra secrètement le général De Lorenzo à Rome. Ce fut naturellement un « entretien très inhabituel entre un Premier ministre au cœur d’une tempête politique et un général rêvant de le remplacer pour instaurer un régime plus autoritaire ». [55] Après cette entrevue, les socialistes abandonnèrent leurs ministères sans protester et proposèrent leurs représentants les plus modérés pour la composition du second gouvernement Moro. « Ces partis politiques comprirent soudain qu’ils pouvaient être chassés du pouvoir. En cas de vacance du pouvoir résultant d’un échec de la gauche, la seule alternative aurait été un gouvernement de crise », rappela le socialiste Pietro Nenni des années plus tard, « ce qui dans le contexte politique du pays aurait signifié un gouvernement de droite ». [56] Après ce coup, les traces de Gladio furent maquillées. Quelques années plus tard, en juillet 1968, des enquêteurs voulurent interroger le commandant Renzo Rocca. Le Gladiateur se disait prêt à coopérer, mais la veille du jour convenu pour l’audition, il fut retrouvé mort, une balle dans la tête, dans son appartement privé de Rome. Un juge qui tentait d’élucider l’assassinat fut dessaisi du dossier par sa hiérarchie. [57] « Il ne fait aucun doute que cette opération servait les intérêts poursuivis par certains services de l’administration états-unienne », ne purent que constater les enquêteurs, tandis que l’historien Bernard Cook observa à juste titre que Piano Solo « portait la signature de Gladio ». [58] Suite à la découverte des armées secrètes, Ferraresi, un spécialiste du sujet, conclut que « la nature véritablement criminelle de ce plan est enfin reconnue aujourd’hui » et dénonce les conséquences dramatiques de Piano Solo qui a « tenu en échec et ruiné les efforts de la première coalition de gauche - peut-être la seule véritable tentative de projet réformateur dans l’Italie d’après-guerre ». [59]

Outre le coup d’État fomenté, le général De Lorenzo espionnait également, sur ordre du COS Thomas Karamessines l’ensemble de la classe dirigeante italienne. Il était surtout intéressé par les « comportements anormaux », c’est-à-dire les relations extraconjugales, homosexuelles et la fréquentation de prostitués, hommes ou femmes. Dans le langage fleuri de Langley, cela permettait à la CIA et au SIFAR de tenir les élites italiennes « par les couilles ». En menaçant de révéler certaines informations compromettantes en leur possession, ils purent ainsi faire pression pendant des années sur des politiciens, des ecclésiastiques, des hommes d’affaires, des responsables syndicaux, des journalistes ou des magistrats. De Lorenzo alla jusqu’à faire poser des micros au Vatican et au Palais du Premier ministre ce qui permit à la CIA d’écouter et d’enregistrer les conversations jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir italien. La découverte des armées secrètes provoqua un choc considérable parmi la population et une enquête parlementaire sur les agissements du SIFAR révéla l’existence de dossiers très documentés sur les vies de plus de 157 000 citoyens italiens. Certains de ces dossiers étaient énormes, celui concernant le professeur Amintore Fanfani, un sénateur de la DCI qui avait assumé de très hautes fonctions dont celles de Premier ministre, était composé de 4 volumes, chacun épais comme un dictionnaire.

« Les gens étaient épiés par des caméras capables de réaliser des gros plans depuis une longue distance, leur correspondance était contrôlée, leurs conversations téléphoniques enregistrées, et des photographies relatives à leurs relations extraconjugales ou à leurs habitudes sexuelles étaient emmagasinées ». La Commission parlementaire présidée par le général Aldo Beolchini confirma également qu’« étaient conservées en priorité les données susceptibles de fournir un moyen de pression ». [60] Entendu par les enquêteurs, De Lorenzo fut forcé de reconnaître avoir constitué ces dossiers sur ordre des États-Unis et de l’OTAN. [61] Cet aveu suscita l’indignation des parlementaires de la commission. « Le plus grave dans cette affaire », insistèrent ses membres, « c’est que la collecte de renseignements pour le compte des pays de l’OTAN et du Vatican est devenue l’une des activités principales du SIFAR ». Les sénateurs étaient véritablement outrés. « Cette situation bafoue la Constitution. C’est une violation avérée de la souveraineté nationale, une violation des principes de liberté et d’égalité des citoyens et une menace constante pour l’équilibre démocratique de notre pays. » [62]

La guerre secrète de la CIA, en revanche, se situait en dehors du champ d’investigation des parlementaires italiens. Suite au scandale, le SIFAR fut rebaptisé SID et confié à la direction du général Giovanni Allavena. Le Parlement ordonna à De Lorenzo de détruire l’intégralité des dossiers secrets. Et c’est ce qu’il fit, non sans avoir pris la précaution d’en remettre une copie au représentant local de la CIA Thomas Karamessines et au général Giovanni Allavena, le nouveau patron des services secrets. C’était un cadeau d’une valeur inestimable qui permettait de contrôler l’Italie de l’intérieur. En 1966, Allavena fut remplacé dans ses fonctions par le général, Eugenio Henke, mais il ne renonça pas au combat anticommuniste pour autant. En 1967, il fut admis dans une loge maçonnique anticommuniste secrète baptisée « Propaganda Due », ou P2 en abrégé, et fit à son Vénérable, Licio Gelli, le don d’une copie des 157 000 dossiers secrets.




Le vénérable Licio Gelli


Des années plus tard, on découvrit à quel point le Vénérable de Propaganda Due Licio Gelli et la CIA avaient manipulé la vie politique italienne afin d’empêcher les communistes d’accéder au pouvoir. Né en 1919, Gelli n’avait reçu qu’une éducation partielle, ayant été exclu de l’école à 13 ans pour avoir frappé le directeur. À l’âge de 17 ans, il s’enrôla dans les Chemises noires et partit combattre en Espagne aux côtés des franquistes. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il servit comme sergent-major dans la Waffen SS de Hermann Gœring et, à la fin du conflit, échappa de justesse aux partisans de la gauche italienne en rejoignant l’armée US. Frank Gigliotti de la loge maçonnique états-unienne recruta personnellement Gelli et lui confia la mission d’établir un gouvernement parallèle anticommuniste en Italie avec l’aide de l’antenne romaine de la CIA. Selon un rapport interne de l’antiterrorisme italien, « C’est Ted Shackley, l’homme qui dirigea toutes les opérations secrètes de la CIA en Italie dans les années soixante-dix, qui présenta le chef de la loge maçonnique à Alexander Haig ». Le général Haig, conseiller militaire de Nixon, qui commanda des troupes au Vietnam avant d’occuper les fonctions de SACEUR de l’OTAN entre 1974 et 1979, et le conseiller pour la Sécurité nationale Henry Kissinger « autorisèrent Gelli, à l’automne 1969, à recruter au sein de sa loge 400 officiers supérieurs de l’armée italienne et de l’OTAN ». [63] Pendant toute la durée de la Guerre froide, celui-ci entretint d’excellentes relations avec les États-Unis. En signe de confiance et de respect, Gelli fut invité à assister, en 1974, à la cérémonie d’investiture du président Gerald Ford ainsi qu’à celle de Carter trois ans plus tard. Lorsque Ronald Reagan fut élu à la Maison-Blanche en 1981, c’est avec fierté que Gelli reçut l’invitation de s’asseoir au premier rang. C’était l’homme de Washington en Italie et, à ses yeux, il protégeait le pays de la gauche et prétendait à ce titre « mériter une médaille ». [64]



Reçu des frais de capitation et d’initiation
de Silvio Berlusconi au sein de la vénérable loge
Propaganda Due, affiliée au Grand Orient d’Italie.


En avril 1981, dans le cadre d’une enquête criminelle, des magistrats milanais perquisitionnèrent la villa de Licio Gelli à Arezzo et y découvrirent les dossiers de P2 dont on ignorait alors l’existence. Une enquête parlementaire dirigée par Tina Anselmi révéla ensuite, à la grande surprise du peuple italien, que la liste des membres de la loge anticommuniste secrète P2 saisie à Arezzo comportait au moins 962 noms et estimait les effectifs de l’organisation à environ 2 500. Ce véritable « Who’s Who de l’Italie » rassemblait non seulement les individus les plus conservateurs mais également les plus influents du pays : 52 officiers supérieurs du corps des carabiniers, 50 hauts gradés de l’armée italienne, 37 responsables de la brigade financière, 29 officiers supérieurs de la Marine italienne, 11 préfets de police, 70 industriels fortunés et puissants, 10 directeurs de banques, 3 ministres en exercice, 2 anciens ministres, 1 président de parti politique, 38 membres du Parlement et 14 hauts magistrats. La liste comportait aussi des individus plus bas dans la hiérarchie sociale tels que des maires, des directeurs d’hôpitaux, des avocats, des notaires et des journalistes. Le nom le plus célèbre qui y figurait est celui de Silvio Berlusconi, qui fut élu président du Conseil en mai 2001, coïncidence : presque 20 ans jour pour jour après la découverte de l’existence de Propaganda Due. [65]

« Nous avons abouti à la conclusion définitive que la souveraineté italienne est limitée par l’ingérence des services secrets états-uniens et de la Franc-Maçonnerie internationale », regretta Antonio Bellochio, un communiste membre de la commission Anselmi, qui déplora également que, sous la présidence de Reagan, les parlementaires italiens aient négligé d’enquêter sur les liens unissant Propaganda Due et les USA. « Si la majorité des membres de la commission avaient approuvé notre analyse, ils auraient été forcés d’admettre qu’ils ne sont en fait que des pantins entre les mains des Etats-uniens et je doute qu’ils acceptent jamais de se rendre à cette évidence. » [66] Le rapport d’enquête faisait également remarquer que si la Franc-Maçonnerie est présente en Allemagne, en Espagne, en France, en Argentine, en Australie, en Uruguay, en Irlande, en Grèce, en Indonésie et dans la plupart des pays du monde, sa véritable maison mère se trouvait aux États-Unis où elle comptait pas moins de 5 millions de membres. [67] « Si la démocratie est un système de règles et de procédures qui définissent le cadre de l’action politique, qu’arrive-t-il quand un autre système vient se greffer, avec ses règles mystérieuses, ses procédures occultes, son pouvoir immense et sa capacité à se protéger des institutions légales par le mur du secret ? » s’interrogeaient les parlementaires tout en dénonçant la « dangerosité d’une telle activité extraparlementaire ». [68]

Le gouvernement parallèle anticommuniste P2 et l’armée parallèle anticommuniste Gladio, tous deux financés par les États-Unis, travaillèrent en étroite collaboration durant la Première République italienne. Licio Gelli, qui, après la découverte de la loge P2, avait échappé à l’arrestation en se réfugiant en Afrique du Sud, fut fier de confirmer, après la fin de la Guerre froide, que l’armée secrète était composée d’anticommunistes farouches. « Bon nombre d’entre eux avaient combattu comme mercenaires lors de la guerre civile espagnole ou avaient servi sous la république fasciste de Salo. Ils ne recrutaient que des anticommunistes avérés. Je sais que c’était une organisation très structurée. Si l’influence des communistes s’étaient étendue en Italie, nous aurions, avec l’aide des Etats-uniens, livré une nouvelle guerre avec les armes qui nous auraient été larguées en quantité. » [69] Les Gladiateurs étaient bien payés, expliqua Gelli, car les USA investissaient en abondance dans le réseau : « Les Etats-uniens leur offraient beaucoup d’argent, l’équivalent d’un très bon salaire. En plus, ils garantissaient un soutien financier aux familles des Gladiateurs tués au combat. » [70]

Gelli explique ainsi la double fonction de l’armée secrète : « Le but de Gladio et des organisations similaires qui existaient dans tous les pays d’Europe de l’Ouest était de contrer une invasion de l’Armée rouge ou un éventuel coup d’État d’un parti communiste ». « Le fait que, pendant toutes ces années, le PCI ne soit jamais parvenu au pouvoir malgré ses tentatives répétées, c’est à l’organisation Gladio qu’on le doit. » [71] En faisant implicitement référence aux nombreux attentats perpétrés en Italie, le documentariste Francovich demanda à Gelli : « Jusqu’où étiez-vous prêts à aller dans votre campagne contre le communisme ? », lequel répondit vaguement : « Ah, le communisme était l’ennemi numéro un. [Silence] Nous étions une association de croyants. Nous ne tolérions pas les non croyants. Nous voulions stopper le communisme dans son élan, éradiquer le communisme, combattre le communisme. » [72]

Comme après la mort de Kennedy, durant la présidence de Lyndon Johnson, les communistes et les socialistes italiens continuaient de jouir d’une grande popularité et d’obtenir de bons résultats aux élections, la droite italienne et la CIA poursuivirent leur guerre secrète. En 1965, suite au succès de l’Opération Piano Solo, le commandant du Gladio Renzo Rocca organisa, sur ordre de la CIA et du SIFAR, un congrès de l’extrême droite à Rome sur le thème de « la contre-révolution armée » et « la défense de l’Italie contre le communisme par tous les moyens nécessaires ». L’Institut Alberto Pollio, un groupe de réflexion de droite, servit de couverture au SIFAR et à la CIA pour la tenue de ce congrès au luxueux hôtel Parco dei Principi de Rome, du 3 au 5 mai 1965. Les militants d’extrême droite présents convinrent que « la Troisième Guerre mondiale a déjà commencé, même si elle se livre à un faible niveau d’intensité militaire ». Parmi les orateurs, Eggardo Beltrametti soulignait que : « C’est une lutte à mort et nous sommes résolus à éradiquer le communisme par tous les moyens. Nous préférerions nous contenter de méthodes non violentes, mais nous ne devons pas exclure d’envisager d’autres formes de combat. » [73] L’enquête parlementaire italienne permit de découvrir que les participants de la tristement célèbre conférence du Parco dei Principi avaient régulièrement fait référence à une mystérieuse organisation militaire parallèle, dont on n’apprit que plus tard qu’il s’agissait de Gladio. [74]

Richard Nixon, qui devint président des États-Unis en janvier 1969, et Richard Helms, directeur de la CIA de juin 1966 à février 1973 qui organisa le coup d’État par lequel le dictateur Pinochet prit le pouvoir au Chili, partageaient l’analyse de l’extrême droite italienne. En effet, les agents de la CIA à Rome vécurent un nouveau cauchemar lors des élections de 1968, quand la DCI fut une fois encore battue par l’alliance des socialistes et des communistes tandis que, dans les rues, se multipliaient les manifestations non violentes des opposants à la guerre du Vietnam. La riposte survint le soir du 7 décembre 1970, quand Junio Valerio Borghèse, le célèbre fasciste italien sauvé en 1945 par James Angleton, déclencha le second coup d’État du Gladio, avec l’appui de la CIA. L’opération secrète était baptisée « Tora Tora », d’après le nom de code de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor qui décida de l’entrée en guerre des USA le 7 décembre 1941. Le plan prévoyait, dans sa phase finale, l’intervention des bâtiments de guerre de l’OTAN et des États-Unis en alerte en Méditerranée.

À l’instar de Piano Solo, l’opération comportait l’arrestation des leaders syndicaux et des partis de gauche, de journalistes en vue et d’activistes politiques qui devaient ensuite être évacués par la mer et emprisonnés au centre Gladio, en Sardaigne. Plusieurs centaines d’hommes en armes commandés par Borghèse se déployèrent dans le pays pendant que des unités d’élite se rassemblaient dans Rome. À la faveur de l’obscurité, un détachement de paramilitaires emmené par le célèbre leader d’extrême droite Stefano Delle Chiaie parvint à investir le ministère de l’Intérieur, avec la complicité des gardes. Les conspirateurs s’emparèrent d’un lot de 180 mitraillettes et utilisèrent un camion pour les sortir du bâtiment et les faire parvenir à leurs complices. Une deuxième unité, comme le révéla l’enquête parlementaire sur Gladio, commandée par le parachutiste et partisan d’extrême droite Sandro Saccucci était chargée d’arrêter les fonctionnaires politiques. Un troisième groupe armé, comportant notamment des carabiniers ayant participé à Piano Solo, attendait dans un gymnase de la Via Eleniana, à Rome, prêt à intervenir. Dans la capitale, une unité clandestine, placée sous le commandement du général Casero devait occuper le ministère de la Défense. Sous les ordres du général Berti, un escadron d’hommes armés jusqu’aux dents et équipés de menottes se tenait à quelques centaines de mètres des bâtiments de la télévision et de la radio. Un autre groupe de putschistes, commandé par le général Amos Spiazzi, s’apprêtait à marcher sur Sesto San Giovanni, une banlieue ouvrière de Milan, fief de l’électorat communiste où la CIA prévoyait une forte résistance. [75]

L’Italie était au bord du coup d’État. Mais rien ne se passa. Au cours de la nuit du 7 au 8 décembre, peu avant 1 h 00, Borghèse, le leader du putsch, reçut un mystérieux coup de téléphone et l’opération fut annulée. Les conspirateurs abandonnèrent leurs postes stratégiques et regagnèrent leurs quartiers. Au Chili et en Grèce, l’extrême droite avait pris le pouvoir par un coup d’État suite à une forte progression des partis de gauche. Pourquoi le putsch a-il avorté en Italie ? Des membres de la Mafia, recruté par la CIA pour appuyer les conspirateurs, témoignèrent plus tard que les services de renseignement de l’URSS avaient eu connaissance du projet et que, suite à cela, les forces US et de l’OTAN avaient remarqué la présence d’un grand nombre de navires de guerre soviétiques en Méditerranée. « Si le coup d’État avorta et si rien ne fut finalement fait, c’est en partie parce qu’il y avait alors un grand nombre de bâtiments de guerre soviétiques en Méditerranée », déclara Tommaso Buscetta, un ponte de la Mafia, au juge Giovanni Falcone en 1984. [76] Un autre mafioso, Luciano Liggio, se lamente sur son sort : « Ils m’ont dit que les services secrets et les Etats-uniens étaient pour. Je leur ai dit d’aller se faire voir et, du coup, j’ai écopé de la prison à vie. » [77]

D’après le plan conçu par la CIA et Borghèse, le monde et l’Italie auraient découvert, au matin du 8 décembre 1970, qu’un nouveau régime autoritaire de droite gouvernait la péninsule. « Les principes qui régissent notre politique depuis 25 ans et nous ont amené au bord de la faillite économique et morale sont révolus », devait déclarer Borghèse à la population lors d’une allocution à la télévision ce matin-là. « Les forces armées, les forces de l’ordre, les hommes les plus compétents et légitimes de cette nation sont avec nous et, vous pouvez en être sûr, nos pires ennemis, ceux qui ont voulu inféoder notre patrie aux puissances étrangères, ont été mis hors d’état de nuire. » Suite à cela, Borghèse et ses conjurés avaient imaginé de mettre en œuvre leur programme politique qui prévoyait « que soient maintenus les engagements militaires et financiers vis-à-vis de l’OTAN et que soit conçu un plan en vue d’un renforcement de la contribution de l’Italie à l’Alliance Atlantique » sans oublier la nomination d’une délégation spéciale qui devait se rendre aux États-Unis afin de discuter d’une contribution militaire de l’Italie à la guerre du Vietnam ! [78]

Qui passa ce mystérieux coup de téléphone qui arrêta la marche de l’armée Gladio peu après minuit ? Le directeur de la CIA William Colby suggéra à demi-mot que ce fut le président Nixon en personne. Dans ses mémoires, il écrivit : « Bien sûr, elle [la CIA] a tenté un coup d’État militaire en 1970, sur ordre direct du président Nixon ». [79] Pour le président républicain, le monde se résumait à un champ de bataille où les communistes menaçaient de prendre le dessus, c’est pourquoi, à l’époque de Tora Tora, et tout en livrant la guerre du Vietnam, il bombardait également, avec peu de scrupules, le Cambodge voisin, tuant des milliers d’habitants de ce pays supposé neutre. [80] Remo Orlandini, un riche homme d’affaires italien proche de la droite prétendit que le président des Etats-Unis était également impliqué dans l’Opération Tora Tora. En 1973, au quartier général du SID, il eut une discussion en tête à tête à ce sujet avec le capitaine Antonio Labruna. Quand celui-ci l’interrogea sur « le soutien de l’étranger », Orlandini lui fit une réponse brève mais éloquente : « L’OTAN. Et l’Allemagne [de l’Ouest]. Pour ce qui est des militaires parce qu’on ne fait aucune confiance aux civils. » Labruna insista : « Il me faut les noms, et tout le reste parce que je connais assez bien la scène internationale ... », ce à quoi Orlandini répondit : « Écoutez, en Amérique, on avait le soutien de Nixon, et de son entourage. » Pour Orlandini, l’ordre qui mit un terme au putsch du Gladio pouvait très bien émaner d’un haut représentant de l’OTAN, « C’est pour ça que je vous dis que vous n’avez pas la moindre idée de l’ampleur et de l’importance de la chose », répéta-t-il à Labruna. [81]

Giovanni Tamburino, un magistrat du parquet de Padoue mena une enquête approfondie sur l’Opération Tora Tora et découvrit, à sa grande surprise et bien avant les révélations sur Gladio, qu’elle impliquait une mystérieuse armée secrète. Il fit procéder à l’arrestation de Vito Miceli, alors à la tête du SID et qui avait dirigé le Bureau de Sécurité de l’OTAN à Bruxelles. Tamburino inculpa Miceli pour avoir « promu, mis en place et organisé, avec l’aide de complices, une association secrète regroupant civils et militaires et destinée à provoquer une insurrection armée visant à modifier illégalement la Constitution et la composition du gouvernement ». [82] Les informations obtenues par le juge suggéraient l’existence au sein du SID d’une mystérieuse organisation armée, le nom de code Gladio n’ayant pas encore été révélé, cette structure fut appelée « Super-SID » lors des auditions. Au cours de son procès, le 17 novembre 1974, Miceli s’emporta : « Si je disposais d’un super-SID sous mes ordres ? Bien sûr ! Mais je ne l’ai pas monté moi-même dans le but de tenter un coup d’État. Je n’ai fait qu’obéir aux ordres des États-Unis et de l’OTAN ! » [83] En 1977, alors que le procès traînait en longueur, Miceli fut contraint de s’expliquer : « Il y a toujours eu une certaine organisation top secrète, connue des plus hauts personnages de l’État, agissant dans le domaine des services secrets et impliquée dans des activités qui n’avaient rien à voir avec le renseignement (...) Si vous voulez des détails, ne comptez pas sur moi. » [84] En 1990, quand le Premier ministre Andreotti divulgua l’existence de Gladio, Miceli fut très contrarié et, jusqu’au jour de sa mort, il n’eut de cesse de pester contre ces révélations. [85]






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MessageSujet: Re: LES ARMÉES SECRÈTES DE L'OTAN   Sam 15 Mai 2010 - 12:27

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Le colonel Amos Spiazzi fut lui aussi condamné à la prison car, lors du coup d’État de Borghèse, il avait rassemblé ses Gladiateurs à Milan pour mater les syndicats communistes. « Le jour du putsch de Borghèse, le 8 décembre 1970, je reçus l’ordre d’effectuer un exercice de maintien de l’ordre public, en faisant appel à des hommes de confiance », racontait-t-il dans un documentaire de la BBC consacré à Gladio. « Nous étions censés occuper à l’avance certains sites, qui seraient particulièrement sensible en cas de soulèvement populaire », expliquait-il, interviewé chez lui, devant une photo de lui en uniforme effectuant le salut nazi. « À cette époque-là, je savais simplement qu’il existait une structure composée d’anticommunistes fervents, mais qui ne devait être activée que dans l’hypothèse d’un invasion du pays », précisait le militant d’extrême droite. « Quand j’ai été arrêté en 1974, je me suis trouvé dans une situation délicate. Le juge m’interrogeait sans relâche, au bout d’un moment, j’ai compris qu’il pensait découvrir quelque chose de révolutionnaire ou d’anticonstitutionnel. Pour moi c’était une organisation de Sécurité nationale. » Le témoignage de Spiazzi était confus. « Le juge appartenait au même système que mes supérieurs. Pouvais-je lui dire certaines choses ? Non, à cause du secret militaire. » Spiazzi demanda donc au juge de pouvoir parler au directeur du SID Vito Miceli qui lui indiqua maladroitement de garder le silence sur Gladio. « Il m’a fait signe de ne rien dire [Spiazzi imita alors le geste de la main fait par Miceli au tribunal]. Mais le juge a remarqué ce signe. Son “non” [sur l’existence de Gladio] équivalait en fait à un “oui”. » [86] Au total, 145 conspirateurs ayant pris part à Tora Tora furent inculpés, parmi lesquels seuls 78 furent réellement jugés. 46 furent reconnus coupables par le Tribunal de Rome, mais tous furent acquittés en appel. Ainsi, tous les Gladiateurs ressortirent libres de cette parodie de procès.


Au grand désarroi de la CIA et de l’administration Nixon, Tora Tora, ce coup d’État avorté, ne parvint pas à arrêter la gauche italienne. Lors des élections de 1972, la DCI pro-US n’obtint, avec 39 % des suffrages, qu’une courte victoire sur les communistes du PCI et les socialistes du PSI qui comptabilisèrent 37 %. [87] Et ce, malgré le fait que, sur ordre de Nixon, Graham Martin, l’ambassadeur des États-Unis à Rome, ait investi 10 millions de dollars dans des opérations secrètes et de corruption en faveur de la DCI, comme le révéla une enquête parlementaire états-unienne sur la CIA conduite par Ottis Pike. Tandis que Moscou soutenait financièrement le PCI, Washington arrosait la DCI, comme l’apprit Pike : « La CIA évalue le montant du financement de campagnes électorales par les USA au cours des 20 dernières années à environ 65 millions de dollars ». [88]


Comme les communistes et les socialistes italiens continuaient d’obtenir de très bons résultats aux élections et disposaient de nombreux sièges au Parlement, ils auraient naturellement dû être associés au gouvernement. Toutefois, le président Nixon était fermement opposé à une telle ouverture à gauche car il craignait de voir divulguer les secrets de l’OTAN. Suite au scandale du Watergate, ce grand partisan des opérations spéciales fut contraint de démissionner le 8 août 1974 ; le lendemain, en prenant ses fonctions à la Maison-Blanche, son vice-président Gerald Ford déclara : « Ce long cauchemar national est enfin terminé ». [89] Ces paroles trouvèrent un écho en Italie où beaucoup espéraient un tournant dans la politique états-unienne, le ministre des Affaires étrangères italien par intérim Aldo Moro de la DCI et le président Giovanni Leone se rendirent à Washington en septembre 1974 pour discuter de l’entrée de la gauche italienne au gouvernement. Leurs espoirs furent vite balayés. Ford pardonna tous les crimes commis durant la présidence Nixon et conserva les personnages clés de son administration. Au cours d’une confrontation musclée, Henry Kissinger, qui, après avoir été le conseiller à la Sécurité nationale de Nixon, occupait à présent le poste de secrétaire d’État, déclara aux représentants italiens que la gauche ne devait en aucun cas entrer au gouvernement. L’Italie devait rester fortement impliquée dans l’OTAN. Cette visite officielle accabla Aldo Moro qui, après les opérations Piano Solo et Tora Tora, ne se faisait plus d’illusions sur l’indépendance de la Première République Italienne vis-à-vis des États-Unis.




Le Premier ministre Aldo Moro, prisonnier des Brigades rouges,
sous l’oeil vigilant des services secrets de l’OTAN.



À son retour en Italie, Moro fut souffrant pendant des jours et envisagea de se retirer complètement de la vie politique. « C’est l’une des rares fois où mon mari me fit part de ce qu’on lui avait dit, sans toutefois me dire de qui cela provenait », témoigna plus tard Eleonora Moro. « Je vais tenter de me souvenir de ses mots : "Vous devez renoncer à votre politique consistant à collaborer directement avec chacune des forces politiques de votre pays. Faites-le maintenant ou vous le paierez très cher." » [90] Lors des élections législatives de juin 1976, le PCI réalisa le meilleur score de son histoire, 34,4 %, infligeant une cinglante défaite à la DCI. En conséquence, Aldo Moro, Premier ministre démocrate chrétien, se décida à passer outre l’interdiction formulée par les Etats-uniens. Le 16 mars 1978, emportant dans son attaché-case les documents du « compromis historique » (compromesso storico), il ordonna à son chauffeur de le conduire, en compagnie de ses gardes du corps, au Palais du Parlement italien, à Rome, où il était résolu à présenter son programme intégrant les communistes à l’exécutif italien. La voiture de Moro approchait du carrefour de la Via Mario Fani et de la Via Stresa, dans le quartier résidentiel où il habitait, quand une Fiat blanche fit soudain marche arrière et vint se mettre en travers de la route. Le chauffeur du président freina si brutalement que la voiture d’escorte vint percuter l’arrière du véhicule. Les 2 occupants de la voiture blanche et 4 autres individus qui attendaient dans la rue ouvrirent le feu sur les 5 gardes du corps de Moro. Le président, qui paraissait inquiet depuis son retour de Washington, avait demandé une voiture blindée, mais sa requête avait été rejetée. Les balles transpercèrent donc sans mal la carrosserie tuant sur le coup les gardes du corps. L’un d’eux parvint toutefois à faire feu deux fois sur les assaillants, mais il fut achevé à bout portant en même temps que ses deux collègues survivants. Moro fut capturé et retenu en otage dans le centre de Rome pendant 55 jours. Puis, on découvrit son corps criblé de balles dans le coffre d’une voiture abandonnée dans le centre de Rome, et garée symboliquement à mi-chemin du siège de la DCI et de celui du PCI.

L’Italie était sous le choc. Les services secrets militaires et le Premier ministre en fonction, Giulio Andreotti, accusèrent l’organisation terroriste d’extrême gauche les Brigades Rouges et prirent des mesures énergiques contre la gauche. 72 000 barrages furent dressés et 37 000 maisons fouillées. En moins de deux mois, plus de 6 millions de personnes furent entendues. Durant la captivité de Moro, sa famille proche vécut 5 semaines d’angoisse, son épouse Eleonora demanda même de l’aide au Pape Paul VII, un vieil ami de son mari. « Il m’a dit qu’il ferait tout son possible et je sais qu’il a essayé, mais il a rencontré trop de résistance ». [91] L’otage Moro lui-même comprit qu’il était victime d’un crime politique dans lequel les Brigades Rouges étaient instrumentalisées par la droite dure et les États-Unis. Dans sa dernière lettre, il demanda qu’aucun représentant de la DCI corrompue ne soit présent à son enterrement. « Embrasse tout le monde pour moi », écrivit-il à sa femme et à ses enfants, pleinement conscient qu’il allait bientôt mourir. « Transmets-leur toute ma tendresse. Sois forte, ma douce, dans cette épreuve si absurde et incompréhensible. Telle est la volonté du Seigneur. Entretiens mon souvenir dans le cœur de tous nos amis, je vous embrasse chaudement en signe de mon éternel amour. J’aimerais savoir, avec mes yeux de simple mortel, sous quelle forme nous nous retrouverons dans l’autre monde. » [92]

La commission sénatoriale chargée d’enquêter sur Gladio et le terrorisme soupçonna la CIA et les services secrets militaires italiens, et notamment leurs escadrons Gladio, d’avoir organisé l’assassinat de Moro. Elle rouvrit donc le dossier, mais découvrit avec stupeur que presque tous les documents relatifs à l’enlèvement et au meurtre de Moro avaient mystérieusement disparu des archives du ministère de l’Intérieur. Les dossiers contenaient toutes les transcriptions des communications téléphoniques officielles, les lettres échangées entre Moro et le gouvernement, les contacts pris avec les forces de sécurité et les minutes des réunions organisées durant les 55 jours que dura la captivité du Premier ministre. Le Sénat s’insurgea contre « la disparition des documents de la cellule de crise du ministère de l’Intérieur » et souligna que « l’affaire Moro doit être envisagée dans un contexte plus large » puisqu’il est nécessaire de « replacer les faits dans la réalité politique de l’époque ». Il conclut que l’assassinat d’Aldo Moro était « un projet criminel dans lequel les Brigades Rouges furent vraisemblablement les instruments d’un jeu politique plus vaste ». [93] Les sénateurs remarquèrent également qu’en 1978 « l’administration des États-Unis refusa tout d’abord de coopérer dans le cadre de l’enquête sur l’enlèvement et qu’elle envoya plus tard un seul expert en prise d’otage qui travailla sous la direction du ministère de l’Intérieur ». [94]

La tragédie de l’histoire italienne atteignit son paroxysme pendant les années de présidence de Richard Nixon, quand la droite répandit le sang et la terreur dans le pays et le conduisit au bord de la guerre civile. Les terroristes posaient des bombes dans les lieux publics et désignaient les communistes comme responsables afin d’affaiblir l’influence du PCI et du PSI. « Son implication supposée dans les attentats de Bologne [95] est potentiellement l’accusation la plus sérieuse portée contre Gladio », titra la presse quand, en 1991, la Commission parlementaire chargée d’enquêter sur Gladio et le terrorisme reçut un mémorandum anonyme suggérant que les explosifs utilisés à Bologne provenaient d’un arsenal de Gladio. [96] Le général Gerardo Serravalle, qui avait commandé les unités Gladio au sein du SID entre 1971 et 1974, confirma par la suite qu’à son grand regret, certains Gladiateurs « ont pu passer d’une logique défensive post-invasion à une logique offensive de guerre civile ». [97] Lorsqu’un journaliste de la BBC lui demanda pourquoi, compte tenu du danger manifeste, il n’avait pas décidé de démanteler le réseau, Serravalle répondit : « Et bien, le démanteler relevait d’une décision politique, qui était hors de ma sphère de compétences ». [98]

C’est la CIA qui contrôlait l’armée secrète italienne et, quand Serravalle fit part de ses inquiétudes concernant les opérations intérieures du réseau clandestin, il se heurta au COS Howard Stone, le chef de l’antenne romaine de l’Agence, qui suspendit les aides fournies par la CIA. « En prenant mes fonctions, j’ai remarqué que le financement états-unien, prévu par des accords bilatéraux, et en particulier l’approvisionnement en armes et en matériel, avait été interrompu. » Furieux, Serravalle convoqua Stone au quartier général du Gladio, en Sardaigne. Quand le COS s’y rendit, en compagnie de l’officier de la CIA Mike Sednaoui, Serravalle leur dit : « Voici notre centre d’entraînement, etc... Vous pourriez nous aider à atteindre notre potentiel maximal. Alors pourquoi nous couper vos aides ? Si c’est une décision de votre gouvernement, nous l’acceptons. Mais vous nous devez une explication. » Il comprit peu après que « la CIA, que représentaient ces deux agents, n’était pas tant intéressée par le niveau de notre entraînement que par les possibilités de contrôle interne. En d’autres termes notre capacité à réprimer des soulèvements populaires, à saboter des grèves nationales et, par-dessus tout, à contrer la progression du parti communiste. M. Stone expliqua clairement que le soutien financier de la CIA dépendait uniquement de notre disposition à programmer et à mettre en application —appelons-les ainsi— des mesures internes. » [99]

« Il apparaît sans l’ombre d’un doute que des éléments de la CIA ont entrepris, dans la deuxième moitié des années soixante, une vaste opération visant à contrer, par tous les moyens nécessaires, le développement de groupes et de mouvements de gauche dans toute l’Europe », conclut en 1995, le rapport final de 370 pages de l’enquête du Sénat italien sur Gladio et le terrorisme. « Il se dégage de cette analyse l’image d’un pays qui, pendant plus de 40 ans, a vécu dans un climat délétère de division. Les tensions qui ont caractérisé ces 4 décennies trouvent probablement leur origine dans la réalité sociale interne du pays. Cependant, ces tensions n’auraient pu perdurer, elles n’auraient pu atteindre cette dimension tragique, et la recherche de la vérité n’aurait été entravée à de si nombreuses reprises, si la situation politique intérieure n’avait été conditionnée et contrôlée par le système international dans lequel s’inscrivait l’Italie. » [100]

Au regard de la violence qui avait caractérisé l’histoire de la Première République Italienne —les statistiques officielles indiquent 491 civils tués et 1 181 autres blessés et mutilés entre 1969 et 1987— cette formulation parut trop frileuse aux membres de la commission issus de la gauche. Ils poursuivirent toutefois leurs investigations, sous la présidence du sénateur Pellegrini, et continuèrent à entendre des témoins et à examiner des documents. En juin 2000, ils présentèrent leur rapport final de 326 pages concluant que : « Ces massacres, ces attentats et ces opérations militaires ont été organisés, encouragés ou soutenus par des hommes au sein même des institutions italiennes et, comme il a été découvert plus récemment, par des hommes liés aux structures du renseignement états-unien ». [101]

Pour étayer cette conclusion lourde d’implications, le rapport de 2000 sur Gladio incluait plusieurs témoignages de Gladiateurs. Le soldat de l’ombre Giuseppe Tarullo, qui était entré au SIFAR en 1961, avait déclaré sous serment aux sénateurs que, parallèlement à la préparation d’une invasion, leur tâche avait également consisté à contrôler les communistes italiens : « Même entre nous, nous parlions de mission interne. On racontait que la structure, avec ses connections à l’étranger, aurait également été activée pour contrer une subversion interne, avec l’appui des Forces Spéciales. Par subversion interne, nous entendions un changement de gouvernement contraire à la volonté du pouvoir en place. » [102] Le Gladiateur Giuseppe Andreotti l’exposa comme suit aux sénateurs : « La structure Gladio répondait à une logique interne, en ce sens que, comme je l’ai déjà expliqué, elle devait s’opposer à la prise du pouvoir par un régime réprouvé par la population, c’est-à-dire une dictature de droite ou de gauche ». [103]

Le Gladiateur Manlio Capriata, qui, avec le rang de général, avait dirigé le Bureau R au sein du SIFAR entre février et juin 1962, témoigna devant les sénateurs : « Je confirme que la section V, et par conséquent l’organisation S/B [stay-behind] et le CAG [le Centro Addestramento Guastatori, en Sardaigne] avaient une fonction antisubversive dans le cas où les forces politiques de gauche seraient parvenues au pouvoir ». [104] Compte tenu des preuves amassées, le sénateur Valter Bielli conclut : « Je suis convaincu que l’intervention des Etats-uniens en Italie est à présent un fait historique avéré ». À Washington, l’administration Clinton, plutôt embarrassée, préféra s’abstenir de tout commentaire tandis qu’une source anonyme de l’ambassade US à Rome déclara : « Ce sont les mêmes accusations que l’on entend depuis 20 ans, elles ne sont absolument pas fondées ». [105]

Mais le sénateur Bielli refusait d’en démordre, il affirma : « Ils se sont ingérés pour empêcher une victoire démocratique du parti communiste. La menace rouge n’existe plus et il serait souhaitable que les Etats-uniens eux-mêmes nous aident à clarifier ce qui s’est passé. » Alors que l’ex-Union soviétique ouvrait ses archives, les États-Unis ne laissaient rien filtrer. « Pendant la Guerre froide, l’Est était sous domination communiste, mais l’Ouest lui aussi est d’une certaine manière devenu une colonie états-unienne », se plaignit Bielli. Aldo Giannuli, un historien travaillant comme consultant auprès de la commission parlementaire insista à raison sur la nécessité d’étendre à présent l’enquête au niveau international et d’examiner les documents de l’Alliance Atlantique : « Le vrai problème aujourd’hui, c’est d’obtenir l’accès aux archives de l’OTAN ». [106]




Documents joints:
(Cliquer sur l'image)



Stato Maggiore della Difesa. Servizio Informazioni delle Forze Armate.
Ufficio R – Sezione SAD : Le forze speciali del SIFAR e l’operazione Gladio.
Roma, 1 Giugno 1959. (PDF - 178.3 ko)




Commissione parlamentarre di inchiesta sulle cause dell’occultamento
di fascicioli relativi a crimini nazifascisti (2006). (PDF - 1.9 Mo)




[1] S’il est avéré que le PCI a reçu un important soutien financier de Moscou, les relations exactes entre celui-ci et le Parti communiste soviétique pendant la Guerre froide font tonjours débat parmi les historiens. Sergio Romano, ambassadeur d’Italie en URSS de 1985 à 1989, rapporta que jusqu’à la fin des années 1970, la plupart des ressources financières du PCI provenaient du Parti communiste soviétique. Parmi les enquêtes menées sur ces liens entre le PCI et Moscou figurent : Joan Barth Urban, Moscow and the Italian Communist Party : From Togliatti to Berlinguer (Cornell University Press, Ithaca, 1986), Gianni Cervetti, L’Oro di Mosca : La Verita sui Finanziamenti Sovietici al PCI Raccontata dal Diretto Protagonista (Baldini & Castoldi, Milan, 1993, réédité en 1999) et Valerio Rima, Oro da Mosca. I Finanziamenti Sovietici al PCI dalla Rivoluzione d’Ottobre al Crollo dell’ URSS (Mondadori, Milan, 1999).

[2] Senato della Repubblica. Commissione parlamentare d’inchiesta sul terrorismo in Italia e sulle cause della mancata individuazione dei responsabiliy delle stragi : Il terrorismo, le stragi ed il contesto storico politico. Redatta dal presidente della Commissione, Senatore Giovanni Pellegrino. Rome, 1995, p.20. Ce rapport du Sénat italien constitue l’un des documents de référence sur Gladio et plus généralement sur les actions clandestines menées par les États-Unis en Italie. Il traite de Gladio, du terrorisme et d’attentats non résolus. Afin d’éviter toute confusion avec le second rapport sénatorial, lui aussi très intéressant, présenté en 2000, le premier document sera appelé le Rapport de l’enquête sénatoriale de 1995 sur Gladio et les attentats .

[3] Magazine italien Panorama du 10 février 1976. Cité dans le Rapport de l’enquête sénatoriale de 1995 sur Gladio et les attentats, p.13.

[4] Roberto Faenza, Gli americani in Italia (Editore Feltrinelli, Milan, 1976), p.10–13. Les connexions entre les USA et la mafia avaient déjà été révélées en 1951 par une enquête du Sénat des Etats-Unis dirigée par le sénateur Kefauver. Voir les US Senate Special Committee, Hearings on Organised Crime and Interstate Commerce, part 7, p.1181 (1951). L’historien italien Roberto Faenza fut l’un des premiers à prendre la mesure de l’impact considérable des opérations clandestines états-uniennes en Italie. Son premier ouvrage sur le sujet, écrit avec Marco Fini et paru en 1976, se concentrait sur les années d’après-guerre et s’intitulait sobrement : Gli Americani in Italia. On pouvait lire dans la préface : « Pour de nombreuses personnes dans le monde entier, y compris pour le citoyen états-unien moyen, il fut difficile et douloureux d’admettre que les États-Unis constituent la force la plus conservatrice et la plus contre-révolutionnaire du monde. C’est pourtant ce que démontre ce livre en révélant les interventions secrètes du gouvernement US dans les affaires internes du peuple italien (...) la situation est comparable à ce qu’ont révélé d’autres enquêtes en Grèce, en Iran, au Guatemala, en République Dominicaine et dans de nombreux autres pays (...) Il est particulièrement difficile de regarder cette vérité en face. »

[5] Quotidien britannique The Observer du 10 janvier 1993. Référence au documentaire Allied to the Mafia, diffusé en janvier 1993 sur la chaîne BBC2.

[6] Mackenzie, W. J. M., History of the Special Operations Executive : Britain and the resistance in Europe (British Cabinet Office, Londres, 1948), p.842 and 853. Les USA ont appliqué dans la zone Pacifique, et notamment aux Philippines, cette stratégie consistant à appuyer puis à affaiblir des guérillas d’extrême gauche pendant la Seconde Guerre mondiale. Le Japon avait envahi les Philippines en janvier 1942. Les États-Unis soutenaient et entraînaient des partisans aux orientations politiques diverses en lutte contre l’opposition japonaise, dont le mouvement gauchiste Huk qui représentait un puissant levier pour la révolution sociale. Mais, tout comme en Italie et en Grèce, les anciens frères d’armes furent sacrifiés. Une fois le Japon vaincu, les USA confisquèrent les armes de la guérilla et les Huks furent massacrés en présence d’officiers US, une opération qui dura au moins jusqu’en 1945. L’historien états-uniens Gabriel Kolko commente : « Les dirigeants Huks croyaient naïvement que les Américains les tolèreraient ». Voir Gabriel Kolko, Century of War Politics, Conflict, and Society since 1914 (The New Press, New York, 1994), p.363.

[7] Geoffrey Harris, The Dark Side of Europe : The Extreme Right Today (Edinburgh University Press, Édimbourg, 1994), p.3 and 15.

[8] Allan Francovich, Gladio : The Ringmasters. Premier des trois documentaires de Francovich consacrés au Gladio, diffusé le 10 juin 1992 sur BBC2.

[9] William Blum, Killing Hope : US Military and CIA Interventions since World War II (Common Courage Press, Maine, 1995), p.28. Version française : Les guerres scélérates (Parangon, 2004), ch. 2.

[10] A propos d’Alcide de Gasperi, voir « L’Opus Dei et l’Europe - Du recyclage des fascistes au contrôle des démocraties », par Thierry Meyssan, 22 mars 1995. Ndlr.

[11] Martin Lee, The Beast Reawakens (Little Brown and Company, Boston, 1997), p.100.

[12] Jonathan Dunnage, « Inhibiting Democracy in Post-War Italy : The Police Forces, 1943–48 » dans Italian Studies, n°51, 1996, p.180.

[13] Stuart Christie, Stefano delle Chiaie (Anarchy Publications, Londres 1984), p.6.

[14] Ibid., p.4.

[15] Tom Mangold, Cold Warrior : James Jesus Angleton ; The CIA’s Master Spy Hunter (Simon & Schuster, Londres, 1991), p.20. Mangold, le biographe d’Angleton ne fournit malheureusement aucun détail sur la collaboration de l’agent avec les fascistes après 1945 et ne relate pas le sauvetage de Borghèse par Angleton.
Le personnage de James Angleton a été incarné au cinéma par Matt Damon dans le film de Robert DeNiro The Good Shepherd (2006) [version française : Raisons d’État (2007)], et à la télévision par Michael Keaton dans la série The Company (2006). Ndlr.

[16] William Corson, The Armies of Ignorance : The Rise of the American Intelligence Empire (The Dial Press, New York, 1977), p.298 and 299. Du fait de sa nature clandestine, l’opération fut financée par de l’argent sale qu’il fallut blanchir. Corson explique que 10 millions de dollars furent d’abord retirés en espèces du Fond de Stabilisation Économique avant de transiter par des comptes personnels pour être finalement reversés sous forme de dons à des organismes écrans de la CIA.

[17] Christie, delle Chiaie, p.175.

[18] Denna Frank Fleming, The Cold War and Its Origins 1917–1960 (Doubleday, New York, 1961), p.322.

[19] Thomas Powers, The Man Who Kept the Secrets : Richard Helms and the CIA (Weidenfeld and Nicolson, Londres, 1980), p.30.

[20] Quotidien britannique The Guardian du 15 janvier 1992.

[21] Sous la Première République italienne le service de renseignement militaire dut changer son nom à de nombreuses reprises en raison des multiples scandales qu’il traversa. De sa création en 1949 à la première grande affaire en 1965, il porta le nom de SIFAR, il fut ensuite rebaptisé SID, tout en conservant la majeure partie de son personnel. En 1978, à la suite d’un nouveau scandale, le SID fut divisé en deux services qui sont toujours actives aujourd’hui. La branche civile fut placée sous le contrôle du ministère de l’Intérieur et baptisée SISDE (Servizio Informazioni Sicurezza Democratica) alors que la branche militaire demeura rattachée au ministère de la Défense sous le nom de SISMI.

Directeurs des services secrets militaires
général Giovanni Carlo 1949–1951 SIFAR
général Umberto Broccoli 1951–1953 SIFAR
général Ettore Musco 1953–1955 SIFAR
général Giovanni De Lorenzo 1956–1962 SIFAR
général Egidio Viggiani 1962–1965 SIFAR
général Giovanni Allavena 1965–1966 SID
général Eugenio Henke 1966–1970 SID
général Vito Miceli 1970–1974 SID
général Mario Casardi 1974–1978 SID
général Giuseppe Santovito 1978–1981 SISMI
général Nino Lugaresi 1981–1984 SISMI
amiral Fulvio Martini 1984–1991 SISMI
Sergio Luccarini 1991 SISMI
général Luigi Ramponi 1991–1992 SISMI
général Cesare Pucci 1992–1993 SISMI
général Sergio Siracusa 1994-1996 SISMI
amiral Gianfranco Battelli 1996-2001 SISMI
général Nicolò Pollari 2001-2006 SISMI
amiral Bruno Branciforte 2006-2007 SISMI
amiral Bruno Branciforte 2008… AISE

[22] Philip Willan, Puppetmasters : The Political Use of Terrorism in Italy (Constable, Londres, 1991), p.34.

[23] Mario Coglitore (ed.), La Notte dei Gladiatori. Omissioni e silenze della Repubblica (Calusca Edizioni, Padoue, 1992), p.34.

[24] Quotidien britannique The Observer du 18 novembre 1990

[25] Rapport de l’enquête sénatoriale de 1995 sur Gladio et les attentats, p.49.

[26] Coglitore, Gladiatori, p.133.

[27] Pietro Cedomi, « Service secrets, Guerre froide et ‘stay-behind. 2e partie’ : La mise en place des réseaux » dans le périodique belge Fire ! Le Magazine de l’Homme d’Action, septembre/octobre 1991, p.80.

[28] Allied Clandestine Committee (ACC) et Clandestine Planning Committee (CPC).

[29] Quotidien britannqiue The Observer du 7 juin 1992.

[30] Memorandum, National Security Council to Harry S. Truman, April 21, 1950, Bibliothèque du Réseau Voltaire.

[31] Le document fut déclassifié en 1994 et provoqua une vague de protestation en Italie. Voir le quotidien italien La Stampa du 27 novembre 1994.

[32] William Colby, Honourable Men : My Life in the CIA (Simon & Schuster, New York, 1978), p.110. Version française : 30 ans de CIA (presses de la Renaissance, 1978), ch. 4.

[33] Roberto Faenza, Il malaffare. Dall’America di Kennedy all’Italia, a Cuba, al Vietnam (Editore Arnoldo Mondadori, Milan, 1978), p.312.

[34] L’existence de ce document fut révélée au moment des révélations sur Gladio en 1990. Le rapport de l’enquête sénatoriale de 1995 sur Gladio et les attentats, p.25.

[35] Périodique italien Europeo du 18 janvier 1991. La commission d’enquête parlementaire n’apprit l’existence du document de 1956 sur Gladio qu’en entrant en possession d’un texte daté du 1er juin 1959 qui y faisait référence en termes précis, précisant qu’il était daté du 26 novembre 1956 et intitulé Accordo fra il Servizio Informazioni Italiano ed il Servizio Informazioni USA relativo alla organizzazione ed all’attivita della rete clandestina post-occupazione (stay-behind) italo-statunitense. [Accord conclu entre le SIFAR et la CIA concernant l’organisation et l’activité d’un réseau post-occupation italo-états-unien secret (stay-behind).] Le contenu du document original figure dans Coglitore, Gladiatori, p.118–130.

[36] Périodique belge Fire, janvier 1992, p.59.

[37] Ibid., p.62.

[38] Allan Francovich, Gladio : The Puppeteers. Second des trois documentaires de Francovich consacrés au Gladio, diffusé sur BBC2 le 17 juin 1992. Version française : Gladio, les Marrionettistes.

[39] Colby, Honourable Men, p.128.

[40] Ibid., p.109–120.

[41] Le document est cité dans Faenza, Malaffare, p.313. Dans les années 1970, l’historien italien Roberto Faenza obtint en vertu du FOIA l’accès au document Demagnetize révélant pour la première fois « cette grave dérive des services secrets italiens ».

[42] Supreme Headquarters Allied Powers in Europe (SHAPE), c’est-à-dire le Grand quartier général des puissances alliées en Europe.

[43] Stato Maggiore della Difesa. Servizio Informazioni delle Forze Armate. Ufficio R – Sezione SAD : Le forze speciali del SIFAR e l’operazione Gladio. Roma, 1 Giugno 1959. Ce document fut découvert par le juge Casson dans les archives du SIFAR à Rome en 1990 et fut à l’origine des révélations en Italie et dans toute l’Europe. Il est téléchargeable au bas de cette page

[44] Cobly, Honourable Men, p.136.

[45] Télégramme envoyé par le secrétaire d’État à l’ambassade des Etats-Unis à Rome le 18 octobre 1961. Retranscrit dans Faenza, Malaffare, p.311. Faenza livre une analyse très pertinente du projet de Kennedy de favoriser l’ouverture à gauche en Italie. Voir Faenza, Malaffare, p.307–373 (“L’apertura a sinistra”).

[46] Extrait de Regine Igel, Andreotti. Politik zwischen Geheimdienst und Mafia (Herbig Verlag, Munich, 1997), p.49. Sa source non datée est le magazine états-unien New Statesman.

[47] Faenza, Malaffare, p.310.

[48] Igel, Andreotti, p.50. åå

Le jour des élections en avril 1963, le cauchemar de la CIA se réalisa : les communistes gagnèrent du terrain tandis que tous les autres partis perdaient des sièges. La DCI soutenue par les USA tomba à 38 %, son plus mauvais score depuis sa création au lendemain de la guerre. Le PCI rassemblant 25 % des suffrages et le PSI réalisant un bon 14 % s’allièrent pour former la première majorité de gauche au Parlement italien. Les électeurs de la gauche italienne fêtèrent dans la rue la nomination pour la première fois de socialistes au sein du gouvernement du Premier ministre Aldo Moro de l’aile gauche de la DCI. Le président Kennedy fut immensément satisfait de ces résultats et décida en juillet 1963 d’effectuer une visite officielle à Rome à la grande joie de nombreux Italiens. L’aéroport était bondé et une fois de plus, les Etats-uniens furent accueillis par des drapeaux et des acclamations. « C’est un homme formidable. Il ne fait pas du tout son âge. Il m’a invité à lui rendre visite aux États-Unis », déclara avec enthousiasme Pietro Nenni, le chef du PSI. [[Faenza, Malaffar, p.356.

[49] Jens Mecklenburg (ed.), Gladio : Die geheime Terrororganisation der Nato (Elefanten Press, Berlin, 1997), p.30. Et Coglitore, Gladiatori, p.185. C’est un ancien général du SID qui, entendu dans les années 1980 dans le cadre de l’affaire Propaganda Due, révéla que ces criminels étaient des Gladiateurs.

[50] Jean Francois Brozzu-Gentile : L’Affaire Gladio (Editions Albin Michel, Paris, 1994), p.77. Et Faenza, Malaffare, p.315. Voir également Willan, Puppetmasters, p.84.

[51] Rapport de l’enquête sénatoriale de 1995 sur Gladio et les attentats , p.85.

[52] Ibid.

[53] Le forze speciali del SIFAR e l’operazione Gladio, document téléchargeable au bas de cette page. Les investigations conduites sur l’opération Piano Solo indiquent que 731 personnes devaient être déportées, la commission d’enquête sénatoriale a elle établit que le chiffre était plus près de 1 100 à 1 200 citoyens influents qui devaient être emprisonnés au CAG, le quartier général sarde du Gladio. Les services secrets militaires refusèrent de transmettre à la commission la liste des proscriptions. « La situation est très grave car on peut raisonnablement penser que la liste contient des noms de parlementaires et de responsables politiques et que la divulgation de cette liste permettrait d’infirmer définitivement la thèse selon laquelle les événements de 1964 étaient des opérations de prévention menées afin d’éviter des troubles de l’ordre public », conclurent les sénateurs. Voir le Rapport de l’enquête sénatoriale de 1995 sur Gladio et les attentats, p.89.

[54] Une très bonne description du coup est livrée dans Richard Collin, The De Lorenzo Gambit : The Italian Coup Manqué of 1964 (Sage, Beverly Hills, 1976). Diplômé d’Harvard, ce spécialiste des questions militaires a donné des conférences dans le Maryland avant de travailler pour le ministère de la Défense puis en tant que conseiller de l’attaché militaire de l’ambassade US à Rome et de devenir finalement consultant auprès des forces armées saoudiennes. En une soixantaine de pages, il offre un excellent récit de l’opération Piano Solo. Hélas, il occulte presque totalement le rôle joué par les USA dans les événements.

[55] Collin, Coup, p.60.

[56] Ibid. Sa source est le magazine italien Avanti ! du 26 juillet 1964.

[57] Coglitore, Gladiatori, p.186. See also Willan, Puppetmasters, p.85.

[58] Rapport d’enquête sénatoriale de 1995 sur Gladio et les attentats1995, p.87. Bernard Cook, « The Mobilisation of the Internal Cold War in Italy » dans History of European Ideas. Vol.19, 1994, p.116.

[59] Franco Ferraresi, « A Secret Structure Codenamed Gladio » dans Italian Politics. A Review, 1992, p.41. Le coup d’État silencieux du Gladio n’aurait jamais été rendu public sans le travail des journalistes d’investigation. Dès le printemps 1967, Raffaele Jannuzzi (qui deviendra plus tard député socialiste) informa les lecteurs du magazine Espresso qu’ils avaient échappé de peu à un coup d’État (« Complotto al Quirinale », Espresso du 14 mai 1967). La tentative de De Lorenzo de faire taire Jannuzzi en lui intentant un procès en diffamation s’avéra contre-productive car l’instruction mit en lumière une telle quantité de preuves que le gouvernement n’eut d’autre choix que d’autoriser l’ouverture d’une enquête parlementaire sur « les événements de 1964 ». (Italian Senate. Commissione parlamentare d’inchiesta sugli eventi del giungo-luglio 1964. Rapport de deux volumes publié à Rome en 1971).

[60] Relazione della Commissione parlamentare d’inchiesta sugli eventi del giungno-luglio 1964, Roma 1971, p.67. Cité dans Igel, Andreotti, p.51. Et dans Willan, Puppetmasters, p.38.

[61] Commissione parlamentare d’inchiesta sugli eventi del giugno-luglio 1964, Relazione di minoranza, Roma 1971, p.307. Voir Igel, Andreotti, p.53.

[62] Extrait de Igel, Andreotti, p.52.

[63] Ayant établi le lien entre Licio Gelli et des terroristes d’extrême droite, le juge italien Carlo Palermo ordonna à la section anti-terroriste du SISMI de l’aider dans son enquête. Le 16 avril, celle-ci fournit des informations sur l’intervention états-unienne en Italie. C’était peut-être la première fois que la section s’acquitta de sa mission, elle fut d’ailleurs immédiatement fermée. La carrière prometteuse d’Emilio Santillos, le directeur de la section anti-terroriste du SISMI, fut soudainement interrompue et plusieurs de ses collaborateurs connurent un sort tragique. Le colonel Florio, du SISMI, mourut dans un mystérieux accident de voiture, le colonel Serrentiono quitta les services pour « raisons de santé », le major Rossi mit quant à lui fin à ses jours. Seul le major Antonio de Salvo quitta la section indemne pour rejoindre la franc-maçonnerie. Source : Igel, Andreotti, p.232.

[64] Quotidien britannique The Observer du 21 février 1988.

[65] [Senato della Repubblica Italiana. Relazione della Commissione Parlamentare d’Inchiesta Sulla Loggia P2, Roma 1984.

[66] Tiré d’un entretien avec Willan. Extrait de Willan, Puppetmasters, p.55.

[67] Igel, Andreotti, p.229.

[68] Cité dans le périodique britannique The New Statesman du 21 septembre 1984.

[69] Hugh O’Shaughnessy, « Gladio : Europe’s best kept secret ». Ces agents étaient censés rester derrière les lignes ennemies en cas d’invasion de l’Europe de l’Ouest par l’Armée rouge. Mais ce réseau mis en place avec les meilleures intentions dégénéra dans certains pays en instrument du terrorisme et de l’agitation politique d’extrême droite dans le quotidien britannique The Observer, du 7 juin 1992.

[70] Gentile, Gladio, p.28.

[71] Ibid.

[72] Télévision britannique Newsnight sur BBC1 le 4 Avril 1991.

[73] Willan, Puppetmasters, p.41.

[74] Rapport d’enquête sénatoriale de 1995 sur Gladio et les attentats, p.97.

[75] Ibid., p.164.

[76] Willan, Puppetmasters, p.97. Buscetta fit des révélations au juge Falcone en décembre 1984. Ce courageux magistrat fut plus tard assassiné par la Mafia.

[77] Liggio devant la Cour d’assises de Calabre en 1986. Rapporté dans Willan, Puppetmasters, p.97.

[78] Willan, Puppetmasters, p.94.

[79] Colby, Honourable Men, p.395.

[80] Voir par exemple McNamara, Robert, Retrospect : The Tragedy and Lessons of Vietnam (Random House, New York, 1995).

[81] Willian, Puppetmasters, p.93.

[82] Magazine politique britannique Statewatch, janvier 1991.

[83] Gentile, Gladio, p.105.

[84] Magazine politique britannique Statewatch, janvier 1991. Et Gentile, Gladio, p.19.

[85] Magazine politique italien Europeo du 16 novembre 1990.

[86] Allan Francovich, Gladio : The Puppeteers.

[87] Résultats obtenus par les trois principales formations politiques DCI, PCI et PSI aux élections législatives de 1968 à 1994 :

19681972197619791983198719921994
DCI (%)39383838323429
PCI (%)2627343029262328
PSI (%)149991114132
PCI + PSI (%)4136444041403730
[88] Pike Report : Report of the House Select Committee on Intelligence [Pike Committee], Ninety-fourth Congress (Village Voice, New York, 1976), p.193 et 195.

[89] Jœ Garner, We Interrupt this broadcast. The Events that stopped our lives. From the Hindenburg Explosion to the Death of John F. Kennedy Jr (Sourcebooks, Naperville, 2000), p.87.

[90] Extrait de Willan, Puppetmasters, p.220.

[91] Willan, Puppetmasters, p.325.

[92] Extrait de Willan, Puppetmasters, p.219.

[93] Rapport de l’enquête sénatoriale de 1995 sur Gladio et les attentats, p.294 et 295.

[94] Ibid., p.294

[95] A ce sujet, lire « 1980 : carnage à Bologne, 85 morts », Réseau Voltaire, 12 mars 2004.

[96] Quotidien britannique The Guardian, du 16 janvier 1991.

[97] Agence de presse internationale Associated Press, 20 novembre 1990.

[98] Interview de Serravalle par Peter Marshall de la BBC dans le cadre d’un reportage spécial sur Gladio diffusé dans l’émission Newsnight du 4 avril 1991.

[99] Allan Francovich, Gladio : The Puppeteers.

[100] Rapport de l’enquête sénatoriale de 1995 sur Gladio et les attentats, p.242 and 364.

[101] Senato della Repubblica. Commissione parlamentare d’inchiesta sul terrorismo in Italia e sulle cause della mancata individuazione dei responsabili delle stragi : Stragi e terrorismo in Italia dal dopoguerra al 1974. Relazione del Gruppo Democratici di Sinistra l’Ulivo. Rome Juin 2000. Appelé ci-dessous le Rapport de l’enquête sénatoriale de 2000 sur Gladio et les attentats. Les 8 membres de la commission étaient : dép. Valter Bielli, dép. Antonio Attili, dép. Michele Cappella, dép. Piero Ruzzante, sénateur Alessandro Pardini, sénateur Raffaele Bertoni, sénateur Graziano Cioni, sénateur Angelo Staniscia. Indiqué par Philip Willan, « US ‘supported anti-left terror in Italy’. Report claims Washington used a strategy of tension in the cold war to stabilise the centre-right » dans le quotidien britannique The Guardian du 24 juin 2000.

[102] Le rapport de l’enquête sénatoriale de 2000 sur Gladio et les attentats, p.41.

[103] Ibid.

[104] Ibid., p.42.

[105] Philip Willan, The Guardian du 24 juin 2000.

[106] Ibid.





source:
à la loupe http://www.voltairenet.org/article163905.html#article163905







FIN




Dernière édition par invitée le Mar 1 Mar 2011 - 2:54, édité 4 fois
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MessageSujet: Re: LES ARMÉES SECRÈTES DE L'OTAN   Sam 15 Mai 2010 - 15:09

*Daniele GANSER




Historien spécialisé dans l’histoire contemporaine et les relations internationales depuis 1945, Daniele GANSER enseigne à l’université de Bâle. Ses travaux actuels portent sur la prétendue «guerre contre la terreur» et le pic pétrolier. Invité à maintes reprises par le Parlement et la télévision nationale suisses pour partager son expertise en matière de politiques étrangère et de sécurité, Ganser voit ses livres, articles scientifiques, articles de journaux et interviews publiés dans différents pays.


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MessageSujet: Re: LES ARMÉES SECRÈTES DE L'OTAN   Mar 1 Mar 2011 - 3:00

L'ORCHESTRE NOIR










« Ce film, tourné en 1997, dont on peut espérer, d’après le producteur, une sortie dans les salles de cinéma, représente une somme d’investigations sur vingt ans, entre 1974 et 1977, puis entre 1992 et 1996, sur les attentats qui eurent lieu en Italie à la fin des années 60 et plus particulièrement sur celui du 12 décembre 1969, Piazza Fontana, à Milan. C’est l’époque où, en Italie, un changement social paraît possible. Les manifestations sont quotidiennes, 1968 ne semble pas s’être arrêté. Cet attentat à Milan, qui fait de très nombreuses victimes, choque l’opinion publique. L’enquête de la police s’oriente presque immédiatement vers les anarchistes, selon les directives des services secrets italiens, et pour cause: ce sont ces derniers qui ont organisé l’attentat... C’est l’histoire d’une machination incroyable qu’un scénariste de fiction n’aurait jamais pu imaginer, qui a été patiemment et méticuleusement reconstitué. En fait, des agents de la CIA, ceux-là mêmes qui recrutèrent Klaus Barbie en Amérique du Sud, ont créé en Italie un réseau occulte paramilitaire, Gladio, pour prévenir la montée du communisme et assurer la sécurité du monde « libre »... Ce réseau est constitué de hauts gradés militaires italiens formés à l’époque de Mussolini, de politiciens de droite, de membres des services secrets, de la loge P2, de l’OTAN, du groupe fasciste Ordine Nuovo; ils collaborent avec des anciens officiers français de l’OAS et sont conseillés par les colonels grecs inspirés par le coup d’État de 1967. Un documentaire plus que salutaire qui démontre que ceux-là même qui dénonçaient l’insécurité et étaient chargés de la protection de la population, commettaient des attentats et organisaient des massacres... ».

Réalisation Jean-Michel Meurice.


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